La laïcité : un enjeu de liberté, d’égalité et de fraternité 

Pendant deux jours, évêques, conseils épiscopaux et laïcs de la Province ecclésiastique de Rennes ont réfléchi ensemble à ce sujet. La session a permis de vivre un temps d’enrichissement.

Chaque année, les évêques et conseils épiscopaux se retrouvent pour vivre une session de deux jours autour d’un sujet sociétal ou pastoral. Lundi 31 janvier et mardi 1er février, une soixantaine de personnes des neuf diocèses de la Province ecclésiastique de Rennes ont réfléchi ensemble sur la laïcité.

Pour l’occasion, les évêques avaient invité des aumôniers de la pastorale de la santé, de la prison, de l’enseignement public, des laïcs engagés dans la pastorale de l’enseignement public. Tous ont à vivre leur mission en composant avec la laïcité.

« C’est une session qui construit la fraternité, a introduit Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes. L’enjeu n’est pas de prendre des décisions immédiates. Nous sommes présents pour nous enrichir les uns les autres. Nous repartirons enrichis grâce à cette fraternité. »

L’archevêque a ensuite partagé un certain nombre de constats, qui ont servi de postulat de départ à cette session. « Dans la Constitution française, on ne voit apparaître le mot ‘laïcité’ qu’une seule fois, et ce, dans le premier article. ‘La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.’ La République est laïque mais cela ne veut pas dire que la société l’est. La grande majorité des personnes qui réfléchissent à la laïcité n’ont pas l’expérience de la lumière de la foi. »

REJOINDRE LES JEUNES

Les participants à la session ont pu entendre en préambule deux témoignages. L’un d’Isabelle Loyat, coordinatrice des aumôneries de l’enseignement public du diocèse d’Angers. « Les aumôniers sont envoyés pour annoncer l’Évangile. Ils sont une porte d’entrée pour les jeunes et pour leurs familles, lorsqu’il y a une demande de sacrement. Plus de 50% des élèves du département sont scolarisés dans l’Enseignement catholique. Par conséquent, il y a peu de familles catholiques dans le public et donc peu de jeunes. Dans les établissements, l’accueil des directions est variable pour la création d’une aumônerie. Certaines y voient une opportunité, d’autres sont plus frileuses. Aujourd’hui, l’enjeu est de penser AEP à chaque appel d’une responsable de la pastorale des jeunes. C’est important de garder la spécificité de ce service pour rejoindre chacun là où il en est, pour permettre aux jeunes de grandir humainement et spirituellement. C’est ça une Église missionnaire. »

Dans un second temps, Jean-Yves Vigoureux, responsable des aumôneries hospitalières du diocèse de Vannes, a apporté son témoignage. « On parle beaucoup plus de laïcité qu’avant mais cela fait longtemps que dans les hôpitaux, on s’y frotte. Nous sommes envoyés en mission dans un milieu très laïc. Le principal problème pourrait venir d’une définition erronée de la laïcité. Nombreux sont ceux qui pensent que la laïcité est le déni de l’existence du religieux. En Ehpad, le personnel n’ose pas demander la religion des nouveaux arrivants alors que cela fait partie du questionnaire d’accueil. Il faut approfondir le sens et le but de notre mission. Nous sommes souvent aux périphéries. »

« C’est important de garder la spécificité de ce service pour rejoindre chacun là où il en est, pour permettre aux jeunes de grandir humainement et spirituellement. C’est ça une Église missionnaire. »

Isabelle Loyat, coordinatrice des aumôneries de l’enseignement public du diocèse d’Angers

Fête de la Fraternité 2009 – Jean-Louis Bianco ©Mikani – CCA 3.0
Session de travail à Pontmain avec les évêques de la Province, les conseils épiscopaux et les laïcs invités autour du thème de la laïcité
©Diocèse de Rennes

UNE LAÏCITÉ INSTRUMENTALISÉE

Ces deux partages d’expérience ont permis à Jean-Louis Bianco, ancien président de l’Observatoire de la laïcité, d’appuyer son propos. « On peut résoudre les difficultés en partant du concret, du terrain. Tous les Français sont attachés à la laïcité et aujourd’hui, nombreux sont ceux qui se saisissent de la question et connaissent le sujet. Chaque jour, je reçois une centaine d’alertes pour des articles qui parlent de la laïcité et souvent, pour de belles choses. » A contrario, depuis une dizaine d’années, la laïcité est instrumentalisée. « Il faut cesser de lui donner des adjectifs, car cela la manipule. Les mots sont plus que jamais des armes de combat. On a le droit de pratiquer, de croire, de ne pas croire, de critiquer une loi. L’Église peut critiquer une loi, tout en respectant la laïcité. L’important, c’est qu’une fois la loi votée, elle soit respectée. »

Après un rapide rappel de la laïcité dans l’Histoire, avec l’époque des Lumières, les Droits de l’Homme comme premier pilier de la laïcité, la loi de la séparation des Églises et de l’État en 1905, la loi Debré, la loi de 2004 avec l’interdiction du port ostensible de tout signe religieux ou encore celle de 2010 qui interdit ce qui cache le visage en public, – « C’est une loi de sécurité et d’ordre public. Ce n’est pas une loi de laïcité » -, Jean-Louis Bianco a donné une définition de la laïcité. « Ce n’est pas une valeur, c’est un principe qui permet de faire vivre les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. » Le premier pilier est la liberté de conscience, d’où découle la liberté de religion. Le deuxième, la séparation des Églises et de l’État qui assure la neutralité religieuse de l’État et des collectivités locales. Le troisième pilier, la citoyenneté. « La République laïque reconnaît que nous sommes tous différents et que c’est une richesse. La citoyenneté se construit. » Pour Jean-Louis Bianco, la laïcité doit être ce qui rassemble, et non ce qui divise. Il s’est notamment appuyé sur l’exemple des cantines scolaires. « Il n’y a aucune obligation à proposer des menus qui soient compatibles avec les régimes alimentaires de telle ou telle religion puisque c’est un service facultatif. La solution est d’offrir du choix aux enfants et chacun est libre de manger ce qu’il veut. Quelle laïcité veut-on finalement ? », a lancé l’intervenant.

Dans un temps d’échange, le père François Hulot, prêtre du diocèse de Nantes, a interpellé sur la loi de 1905 qui définit le cadre de la relation entre l’État et les Églises. « Aujourd’hui, j’ai l’impression que cela sert à séparer. La relation est a priori exclue lorsqu’on parle de laïcité. » Pour Jean-Louis Bianco, le sentiment est inverse : « Je sens qu’aujourd’hui, le dialogue progresse en matière de laïcité, les discussions sont nourries ». « Comment les religions peuvent-elles servir la façon dont les institutions reçoivent la laïcité ? » a lancé le père François Bidaud, du diocèse de Luçon. « Comment parvenir à une laïcité apaisée ? », a poursuivi Mgr Laurent Perceroux, évêque du diocèse de Nantes.

PARTIR DU TERRAIN

«Aujourd’hui, il y a une conception erronée ou falsifiée de la laïcité, à cause de quelques intellectuels qui font référence, déplore Jean-Louis Bianco. Je ne sais pas comment la changer auprès des politiques, des journalistes qui font référence. » L’intervenant a conclu en rappelant l’importance de partir de la base. «Il faut s’appuyer sur des questions concrètes des acteurs de terrain. Il y a de plus en plus d’initiatives positives en faveur de la laïcité. Je constate qu’aujourd’hui, il y a un gigantesque effort d’éducation citoyenne pour comprendre les enjeux de la laïcité, pour combattre les paroles fatalistes de quelques intellectuels. »

Jean-Luc Chenut, président du conseil départemental d’Ille-et-Vilaine, est venu présenter la charte de la laïcité. « En janvier 2015 ont eu lieu les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper cacher ; à l’automne 2015, le Bataclan, en 2016, il y a eu les attentats de Nice, l’assassinat du père Jacques Hamel… Beaucoup de choses étaient prêtes à basculer et à Rennes, huit représentants du culte ont pris la parole ensemble pour rappeler que nul ne pouvait prétendre à faire justice au nom de la religion. »

De là naît l’idée d’une charte de la laïcité, à destination des élus, des usagers et agents du département. Depuis, elle est appliquée dans tous les services publics. «Par exemple, dans la restauration collective, il y a toujours deux choix pour éviter de stigmatiser celles et ceux qui ne peuvent manger l’un des plats. »

« La laïcité vient du christianisme et c’est pour cela que nous devons être des acteurs pour former à la laïcité »

Mgr d’Ornellas

COMMENT TÉMOIGNER ?

Pour Mgr Dognin, c’est l’affaiblissement de l’espérance qui l’interpelle. «Cela entraîne un repli identitaire et donc les peurs se développent. On oublie souvent la bienveillance. On ne se fait plus confiance. Pourtant, il est important de respecter la loi, et non nos positions personnelles. » «On ne forme pas les agents publics à la laïcité, retient Martine Sadonès, responsable diocésaine des aumôneries hospitalières. D’ailleurs, on ne parle même pas de ce sujet avec eux. Et cela fait que les agents ont tellement peur de tomber dans le prosélytisme qu’ils ne nous appellent pas. Pourquoi ne sont-ils pas formés ? » Comment l’Église et notamment les aumôniers peuvent-ils être des éducateurs à la laïcité ? Comment témoigner de notre espérance dans ce monde, en respectant la laïcité ? Voilà les deux questions retenues par l’équipe finistérienne et qui appellent à réfléchir.

«Nous sommes passés d’une laïcité de liberté à une laïcité de contrôle, conclut Mgr d’Ornellas. La laïcité vient du christianisme et c’est pour cela que nous devons être des acteurs pour former à la laïcité. »

Lors de la deuxième journée, la session a accueilli Emmanuel Ethys, recteur d’académie pour la Bretagne, pour poursuivre la réflexion. «C’est une évidence pour nous. L’enseignement participe à l’émancipation des êtres et des esprits par les savoirs et les connaissances. Le principe de laïcité guide la pédagogie. Elle donne cœur et corps aux valeurs comme la liberté, -‘d’expression’-, d’égalité et de fraternité, – essentielle car l’école est le lieu de socialisation des plus jeunes. La fraternité se cultive et s’apprend. Nous ne cherchons pas à enseigner la laïcité mais à enseigner de façon laïque. La laïcité à l’école implique l’égal accueil de tous et c’est ce qui nous réunit aujourd’hui.» Le recteur a présenté rapidement la charte de la laïcité à l’école, parue en 2003. «Parce que la laïcité est indéfinissable de manière simple, quinze principes ont été rédigés pour aider les élèves dans leur construction personnelle. »

Quelle suite pour cette session ? La réflexion se poursuit dans les diocèses pour respecter cette laïcité, que ce soit du côté de l’Église comme de celui des services publics. Des formations sont prévues dans les prochains mois pour donner des clés de compréhension et d’application dans la mission de chacun.

Marine Jouanic, journaliste pour le diocèse de Quimper et Léon

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