Commentaires du dimanche 10 juillet

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 10 juillet 2022
15éme dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture
Psaume
2ème lecture
Evangile

PREMIERE LECTURE – Deutéronome 30,10-14
Moïse disait au peuple :
10 « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu,
en observant ses commandements et ses décrets
inscrits dans ce livre de la Loi,
et reviens au SEIGNEUR ton Dieu
de tout ton cœur et de toute ton âme.
11 Car cette loi que je te prescris aujourd’hui
n’est pas au-dessus de tes forces
ni hors de ton atteinte.
12 Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises :
‘Qui montera aux cieux
nous la chercher ?
Qui nous la fera entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?’
13 Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises :
‘Qui se rendra au-delà des mers
nous la chercher ?
Qui nous la fera entendre,
afin que nous la mettions en pratique ?’
14 Elle est tout près de toi, cette Parole,
elle est dans ta bouche et dans ton cœur,
afin que tu la mettes en pratique. »

Le livre du Deutéronome se présente comme le dernier discours de Moïse, son testament spirituel en quelque sorte : mais il n’a certainement pas été écrit par Moïse lui-même puisqu’il répète à de nombreuses reprises : Moïse a dit, Moïse a fait… Et l’auteur use de beaucoup de solennité pour rappeler ce qui lui semble être l’apport majeur de Moïse : celui qui a fait sortir d’Egypte le peuple d’Israël et a conclu l’Alliance avec Dieu au Sinaï. Par cette Alliance, Dieu s’engageait à protéger son peuple tout au long de son histoire, mais réciproquement, le peuple s’engageait à toujours respecter la Loi de Dieu car il y reconnaissait le meilleur garant de sa liberté retrouvée.
Mais une chose est de s’engager, une autre de respecter l’engagement. Or le peuple y a trop souvent manqué ; le royaume du Nord a fait lui-même son propre malheur, et depuis la victoire des Assyriens, il est rayé de la carte. Les habitants du royaume du Sud feraient bien d’en tirer les leçons et c’est à eux que l’auteur s’adresse ici : « Écoute la voix du SEIGNEUR ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi ».
Et pourtant il a l’air de dire que ce ne serait pas bien difficile d’observer cette Loi : elle n’est ni difficile à comprendre ni difficile à appliquer : « Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. »
Alors pourquoi les hommes, du temps de Moïse, comme du temps de l’auteur du Deutéronome, comme aujourd’hui sont-ils si rétifs à des commandements pourtant bien simples : tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas le bien d’autrui ? A cette question, Moïse répondait : le peuple a « la nuque raide » ; à la fin de sa vie, quand il réfléchissait sur le passé, il pouvait dire : « Ce n’est pas parce que tu es juste que le SEIGNEUR te donne ce bon pays en possession, car tu es un peuple à la nuque raide. Souviens-toi, n’oublie pas que tu as irrité le SEIGNEUR ton Dieu dans le désert. Depuis le jour où tu es sorti du pays d’Egypte jusqu’à votre arrivée ici, vous avez été en révolte contre le SEIGNEUR. » (Dt 9,6-7).
Je m’arrête sur cette expression « nuque raide » : il y a une superbe image qui se cache derrière cette formule que nous disons malheureusement toujours trop vite ; il faut avoir devant les yeux un joug, cette pièce de bois qui unit deux bœufs pour labourer. L’expression « nuque raide » évoque donc un attelage, ou plus exactement une bête qui refuse de courber son cou sous l’attelage ; si une bête est rétive, on se doute bien que l’attelage est moins performant : or, justement, l’Alliance entre Dieu et son peuple était comparée à une attache, un joug d’attelage. Pour recommander l’obéissance à la Loi, Ben Sirac, par exemple, disait : « Soumettez votre nuque à son joug et que votre âme reçoive l’instruction ! » (Si 51, 26-27). Jérémie reprochant au peuple d’Israël ses manquements à la Loi disait dans le même sens : « Tu as brisé ton joug » (Jr 2, 20 ; Jr 5, 5). On comprend mieux du coup la phrase célèbre de Jésus : « Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école… Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Mt 11, 29-30).
Cette phrase de Jésus a peut-être bien ses racines justement dans notre texte du Deutéronome : « Cette Loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. » Autrement dit, Dieu ne demande pas à son peuple des choses impossibles. Peut-être ce passage s’adresse-t-il à des croyants découragés, à l’instar des disciples qui se plaignirent un jour à Jésus en lui demandant « Qui donc peut être sauvé ? » (Mt 19, 25).
On retrouve bien là, dans le Deutéronome d’abord, chez Jésus ensuite, le grand message très positif de la Bible : la Loi est à notre portée, le mal n’est pas irrémédiable ; l’humanité va vers son salut : un salut qui consiste à vivre dans l’amour de Dieu et des autres, pour le plus grand bonheur de tous. Mais, l’expérience aidant, on a appris aussi que la pratique d’une vie juste, c’est-à-dire en conformité avec ce projet de Dieu est quasi-impossible aux hommes s’ils comptent sur leurs seules forces. Et la leçon est toujours la même : Jésus répond à ses disciples : « Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu, tout est possible. » (Mt 19,26).
Oui, à Dieu tout est possible, y compris de transformer nos nuques raides. Puisque son peuple est désespérément incapable de fidélité, c’est Dieu lui-même qui transformera son coeur : « Le SEIGNEUR ton Dieu te circoncira le coeur, pour que tu aimes le SEIGNEUR et que tu vives. » (Dt 30,6). Par « circoncision du coeur », on entend l’adhésion de l’être tout entier à la volonté de Dieu. On a longtemps espéré que le peuple lui-même atteindrait cette qualité d’adhésion à l’Alliance « de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses forces » (comme dit la fameuse phrase du « Shema Israël », la grande profession de foi, Dt 6,4) ; mais il a bien fallu se rendre à l’évidence ; et des prophètes comme Jérémie, Ezéchiel prennent acte de ce qu’il y faudra une intervention de Dieu : « Je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. » (Jr 31,33).

PSAUME – 18 (19), 8, 9, 10, 11
8 La loi du SEIGNEUR est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du SEIGNEUR est sûre,
qui rend sages les simples.
9 Les préceptes du SEIGNEUR sont droits,
ils réjouissent le coeur ;
le commandement du SEIGNEUR est limpide,
il clarifie le regard.
10 La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du SEIGNEUR sont justes
et vraiment équitables :
11 plus désirables que l’or,
qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

Curieuse litanie en l’honneur de la Loi : « La Loi du SEIGNEUR », « la charte du SEIGNEUR », « les préceptes du SEIGNEUR », « le commandement du SEIGNEUR », « les décisions du SEIGNEUR »… En réalité, il n’est question que de Dieu, celui qui a révélé son Nom à Moïse : le SEIGNEUR. Celui qui a choisi ce peuple parmi tous les peuples de la terre, et l’a libéré… Celui qui a proposé à ce peuple son Alliance pour l’accompagner dans toute son existence… Celui, enfin, qui poursuit son oeuvre de libération en proposant sa Loi…
Il ne faut jamais oublier qu’avant toute autre chose, le peuple juif a expérimenté la libération apportée par son Dieu. Et les « commandements » sont dans la droite ligne de la sortie d’Egypte : ils sont une entreprise de libération. Dieu a « fait sortir » (c’est l’expression consacrée) son peuple des chaînes de l’esclavage, il le fera sortir de toutes les autres chaînes qui empêchent l’homme d’être heureux. C’est cela l’Alliance Eternelle. L’Exode était route vers la Terre Promise ; l’obéissance à la Loi est cheminement vers la véritable Terre Promise, la Patrie future de l’humanité.
Le livre du Deutéronome y insiste à plusieurs reprises : « Puisses-tu écouter Israël, garder et pratiquer ce qui te rendra heureux » (Dt 6,3). A quoi notre psaume répond en écho : « Les préceptes du SEIGNEUR sont droits, ils réjouissent le coeur ».
La grande certitude qu’ont acquise les hommes de la Bible, c’est que Dieu veut l’homme heureux, et il lui en donne le moyen, un moyen bien simple : il suffit d’écouter la Parole de Dieu inscrite dans la Loi. Le chemin est balisé, les commandements sont comme des poteaux indicateurs sur le bord de la route, pour alerter notre regard sur un danger éventuel : « Le commandement du SEIGNEUR est limpide, il clarifie le regard ». Au jour le jour, la Loi est notre maître, elle nous enseigne : on sait que la racine du mot « Torah » en hébreu signifie d’abord « enseigner ». « La charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples ». Ici les simples, ce sont ceux justement qui acceptent tout humblement de se laisser enseigner par Dieu : « Et maintenant, Israël, qu’est-ce que le SEIGNEUR ton Dieu attend de toi ? Il attend seulement que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu en suivant tous ses chemins, en aimant et en servant le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être, en gardant les commandements du SEIGNEUR et les lois que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur ». (Dt 10,12-13). Et le prophète Michée reprend en écho : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu ». (Mi 6,8 ). Il n’y a pas d’autre exigence, il n’y a pas non plus d’autre chemin pour être heureux.
« Les décisions du SEIGNEUR sont justes et vraiment équitables, plus désirables que l’or, qu’une masse d’or fin, plus savoureuses que le miel qui coule des rayons. » Là, on touche du doigt la distance culturelle qui nous sépare de l’auteur de ce psaume : pour nous comme pour lui, l’or est un métal à la fois inaltérable, et précieux, donc désirable. Pour le miel, c’est autre chose : il n’évoque sûrement pas pour nous ce qu’il représentait pour un habitant d’Israël ; quand Dieu appelle Moïse pour la première fois et lui confie la mission de libérer son peuple, il lui promet : « Je vous ferai monter de la misère d’Egypte… vers le pays ruisselant de lait et de miel » (Ex 3, 17). On ne sait pas à quand remonte cette expression : apparemment, elle est très ancienne et les Cananéens l’employaient déjà. Pour eux, comme pour Israël, elle caractérise l’abondance et la douceur. Du miel, on en trouve évidemment bien ailleurs qu’en Israël : le goût sucré des gâteaux de miel est apprécié dans de nombreux pays. On en trouve même dans le désert : la preuve, c’est que Jean-Baptiste « se nourrissait de miel sauvage » (Mt 3, 4), mais c’est quand même rare ! Et justement, ce qui sera merveilleux dans la Terre Promise, ce sera la profusion, le miel « ruissellera ».
Cette abondance, cette douceur est attribuée à l’action de Dieu ; mais, me direz-vous, cela non plus n’est pas propre au peuple d’Israël : partout ou presque on pense que notre vie est dans les mains des dieux ; et tous les rites religieux sont justement faits pour obtenir les faveurs des divinités : on cherche à leur plaire pour obtenir la pluie en temps voulu, pour éviter la grêle, les sauterelles et tout ce qui pourrait compromettre les récoltes… Parce que les divinités ont tout pouvoir.
Ce qui est propre à Israël, c’est son expérience de l’oeuvre de Dieu, et cela change tout ! Il ne s’agit pas de l’amadouer pour obtenir ses bienfaits ; ses bienfaits sont acquis d’avance. Ce qui est propre à Israël, c’est son expérience de la générosité de Dieu. Dieu a pris l’initiative de créer le monde, simplement par amour ; Dieu a pris l’initiative de sauver son peuple, simplement par amour. Et le miel devient pour eux symbole de la douceur même de Dieu. Le livre du Deutéronome, quand il rappelle au peuple toute la sollicitude que Dieu lui a prodiguée pendant l’Exode, dit : « Il rencontre son peuple au pays du désert, Il lui fait sucer le miel dans le creux des pierres » (Dt 32,13). La manne, aussi, parce qu’elle est douce et parce qu’elle est cadeau de Dieu, est comparée à du miel : « C’était comme de la graine de coriandre, c’était blanc, avec un goût de beignets au miel » (Ex 16,31). Désormais on parlera des oignons d’Egypte, mais du miel de Canaan : il y a pourtant du miel aussi en Egypte, mais on n’avait pas encore fait l’expérience de l’Exode et de la Présence de Dieu.
Désormais, Israël ne sait pas seulement que la Parole de Dieu a créé le monde, Israël sait mieux encore que sa Parole sauve le monde : « La loi du SEIGNEUR est parfaite, qui redonne vie ; la charte du SEIGNEUR est sûre, qui rend sages les simples. »
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Complément
– C’est dans le Livre du Deutéronome qu’on trouve les plus belles méditations sur la Loi ; par exemple : « Interroge donc les jours du début, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ?… A toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu : il n’y en a pas d’autre que lui… Reconnais-le aujourd’hui et réfléchis : c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; il n’y en a pas d’autre. Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours. » (Dt 4, 32… 40).

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Colossiens 1,15-20
15 Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible,
le premier-né, avant toute créature :
16 en lui, tout fut créé,
dans le ciel et sur la terre.
Les êtres visibles et invisibles,
Puissances, Principautés,
Souverainetés, Dominations,
tout est créé par lui et pour lui.
17 Il est avant toute chose,
et tout subsiste en lui.
18 Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église :
c’est lui le commencement,
le premier-né d’entre les morts,
afin qu’il ait en tout la primauté.
19 Car Dieu a jugé bon
qu’habite en lui toute plénitude
20 et que tout, par le Christ,
lui soit enfin réconcilié,
faisant la paix par le sang de sa Croix,
la paix pour tous les êtres
sur la terre et dans le ciel.

Je commence par la dernière phrase qui est peut-être pour nous la plus difficile : « Dieu a voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Paul ici compare la mort du Christ à un sacrifice comme on en offrait habituellement au Temple de Jérusalem. Il existait en particulier des sacrifices qu’on appelait « sacrifices de paix ».
Paul sait bien que ceux qui ont condamné Jésus n’avaient aucunement l’intention d’offrir un sacrifice : tout d’abord parce que les sacrifices humains n’existaient plus en Israël depuis fort longtemps ; ensuite parce que Jésus a été condamné à mort comme un malfaiteur et exécuté hors de la ville de Jérusalem. Mais il contemple une chose inouïe : dans sa grâce, Dieu a transformé l’horrible passion infligée à son fils par les hommes en œuvre de paix ! On pourrait lire « Dieu a bien voulu tout réconcilier par le Christ et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix. » Pour le dire autrement, c’est la haine des hommes qui tue le Christ, mais, par un mystérieux retournement, parce que Dieu accomplit cette oeuvre de grâce, ce paroxysme de haine des hommes est transformé en un instrument de réconciliation, de pacification.
Et pourquoi sommes-nous réconciliés ? Parce qu’enfin, nous connaissons Dieu tel qu’il est vraiment, pur amour et pardon, bien loin du Dieu punisseur que nous imaginons parfois. Et cette découverte peut transformer nos coeurs de pierre en coeurs de chair (pour reprendre l’expression d’Ezéchiel) si nous laissons l’Esprit du Christ envahir nos coeurs. Dans cette lettre aux Colossiens, nous lisons la même méditation que développe également saint Jean et qui est inspirée par Zacharie. De la part de Dieu, le prophète annonçait : « En ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit qui fera naître en eux bonté et supplication. Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé… ils pleureront sur lui. » (Za 2, 10). En d’autres termes, c’est Dieu qui nous inspire de contempler la croix et, de cette contemplation, peut naître notre conversion, notre réconciliation.
Paul nous invite donc à cette même contemplation : en levant les yeux vers le transpercé (comme dit Zacharie) nous découvrons en Jésus l’homme juste par excellence, l’homme parfait, tel que Dieu l’a voulu. Dans le projet créateur de Dieu, l’homme est créé à son image et à sa ressemblance ; la vocation de tout homme, c’est donc d’être l’image de Dieu. Or le Christ est l’exemplaire parfait, si l’on ose dire, il est véritablement l’homme à l’image de Dieu : en contemplant le Christ, nous contemplons l’homme, tel que Dieu l’a voulu. « Il est l’image du Dieu invisible », dit Paul. « Voici l’homme » (Ecce homo) dit Pilate à la foule, sans se douter de la profondeur de cette déclaration !
Et c’est pour cela que Paul peut parler d’accomplissement : « Dieu a voulu que dans le Christ, toute chose ait son accomplissement total. » Je reprends le début du texte : « Le Christ est l’image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c’est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui. »
Mais Paul va plus loin : en Jésus, nous contemplons également Dieu lui-même : dans l’expression « image du Dieu invisible » appliquée à Jésus-Christ, il ne faudrait pas minimiser le mot « image » : il faut l’entendre au sens fort ; en Jésus-Christ, Dieu se donne à voir ; ou pour le dire autrement, Jésus est la visibilité du Père : « Qui m’a vu a vu le Père » dit-il lui-même dans l’évangile de Jean (Jn 14, 9). Un peu plus bas dans cette même lettre aux Colossiens, Paul dit encore : « En Christ habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2, 9). Il réunit donc en lui la plénitude de la créature et la plénitude de Dieu : il est à la fois homme et Dieu. En contemplant le Christ, nous contemplons l’homme… en contemplant le Christ, nous contemplons Dieu.
Reste un verset, très court, mais capital : « Il est aussi la tête du corps, c’est-à-dire de l’Eglise. Il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, puisqu’il devait avoir en tout la primauté. » C’est peut-être le texte le plus clair du Nouveau Testament pour nous dire que nous sommes le Corps du Christ. Il est la tête d’un grand corps dont nous sommes les membres. Dans la lettre aux Romains (Rm 12,4-5) et la première lettre aux Corinthiens (1 Co 12,12), Paul avait déjà dit que nous sommes tous les membres d’un même corps. Ici, il précise plus clairement : « Le Christ est la tête du corps qui est l’Eglise ». (Il développe la même idée dans la lettre aux Ephésiens : Ep 1,22 ; 4,15 ; 5,23).
Evidemment, il dépend de nous que ce Corps grandisse harmonieusement. A nous de jouer, donc, maintenant, si j’ose dire : la Nouvelle Alliance inaugurée en Jésus-Christ s’offre à la liberté des hommes ; pour nous, baptisés, elle est (ou elle devrait être) un sujet sans cesse renouvelé d’émerveillement et d’action de grâce ; un peu plus haut, l’auteur commençait sa contemplation par : « Rendez grâce à Dieu le Père qui vous a rendus capables d’avoir part, dans la lumière, à l’héritage du peuple saint ». Il s’adressait à ceux qu’il appelle « les saints », c’est-à-dire les baptisés. L’Eglise, par vocation, c’est le lieu où l’on rend grâce à Dieu. Ne nous étonnons pas que notre réunion hebdomadaire s’appelle « Eucharistie » (littéralement en grec « action de grâce »).

EVANGILE – selon Saint Luc 10,25-37
En ce temps-là,
25 un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant :
« Maître, que dois-je faire
pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
26 Jésus lui demanda :
« Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ?
Et comment lis-tu ? »
27 L’autre répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de toute ta force et de toute ton intelligence,
et ton prochain comme toi-même. »
28 Jésus lui dit :
« Tu as répondu correctement.
Fais ainsi et tu vivras. »
29 Mais lui, voulant se justifier,
dit à Jésus :
« Et qui est mon prochain ? »
30 Jésus reprit la parole :
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho,
et il tomba sur des bandits ;
ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups,
s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ;
il le vit et passa de l’autre côté.
32 De même un lévite arriva à cet endroit ;
il le vit et passa de l’autre côté.
33 Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ;
il le vit et fut saisi de compassion.
34 Il s’approcha, et pansa ses blessures
en y versant de l’huile et du vin ;
puis il le chargea sur sa propre monture,
le conduisit dans une auberge
et prit soin de lui.
35 Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent,
et les donna à l’aubergiste, en lui disant :
‘Prends soin de lui ;
tout ce que tu auras dépensé en plus,
je te le rendrai quand je repasserai.’
36 Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain
de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
37 Le docteur de la Loi répondit :
« Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »
Jésus lui dit :
« Va, et toi aussi, fais de même. »

Tel est pris qui croyait prendre ! S’il espérait mettre Jésus dans l’embarras, le docteur de la Loi en a été pour ses frais et c’est lui, en définitive, qui a dû se trouver bien embarrassé. En posant à celui qui est l’Amour même la question : « Jusqu’où faut-il aimer ? », il s’est attiré une réponse bien exigeante ! Si l’on veut rester tranquille, en effet, il y a des questions à ne pas poser ! Surtout si ce sont des questions aussi importantes que la première posée par le docteur de la Loi : « Maître, que dois-je faire, pour avoir part à la vie éternelle ? » ou, plus compromettante encore, la question suivante : « Et qui donc est mon prochain ? » Devant de telles interrogations, Jésus ne peut que désirer conduire son interlocuteur jusqu’au plus intime du coeur de Dieu lui-même.
Ce cheminement, Jésus va le situer très exactement sur une route bien connue de ses auditeurs, les trente kilomètres qui séparent Jérusalem de Jéricho, une route en plein désert, dont certains passages étaient à l’époque de véritables coupe-gorge. Ce récit d’attentat et cette histoire de secours au blessé étaient d’une vraisemblance criante. L’homme est donc tombé aux mains de brigands qui l’ont dépouillé et laissé pour mort. A son malheur physique et moral, s’ajoute pour lui une exclusion d’ordre religieux : touché par des « impurs », il a contracté lui aussi une impureté. C’est probablement l’une des raisons de l’indifférence apparente, voire de la répulsion qu’éprouvent à sa vision le prêtre et le lévite soucieux de préserver leur intégrité rituelle. Le Samaritain, bien sûr, ne va pas avoir de scrupules de ce genre.
La scène au bord de la route dit en images ce que Jésus a fait lui-même bien souvent concrètement : en guérissant le jour du sabbat, par exemple, en se penchant sur des lépreux, en accueillant les pécheurs, et en citant plusieurs fois
(Cette parabole du bon Samaritain fait penser à) la parole du prophète Osée : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices ; et la connaissance de Dieu, je la préfère aux holocaustes. » (Os 6, 6).
La connaissance de Dieu, parlons-en : quand Jésus avait posé la question : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Que lis-tu ? », le docteur de la Loi avait récité avec enthousiasme : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui avait dit : « Tu as bien répondu. » Car la seule chose qui compte, on le savait déjà en Israël, c’est la fidélité à ce double amour. Saint Jean écrira plus tard : « Si quelqu’un dit J’aime Dieu et qu’il n’aime pas son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4,20). Et encore : « Aimons-nous les uns les autres, car l’amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. » (1 Jn 4,7).
Le fin mot de cette connaissance que nous révèle la Bible, Ancien et Nouveau Testaments confondus, c’est que Dieu est « miséricordieux » (littéralement en hébreu « ses entrailles vibrent ») ; or, nous dit le récit, quand le Samaritain vit l’homme blessé, « il fut saisi de pitié » (en grec « ému aux entrailles »). Ce n’est pas par hasard si Luc emploie exactement la même expression pour dire l’émotion de Jésus, à la porte du village de Naïm, à la vue de la veuve conduisant son fils unique au cimetière (Lc 7)… ou pour décrire l’émotion du Père au retour du fils prodigue (Lc 15).
Je reviens à la parabole : ce voyageur miséricordieux n’est pourtant aux yeux des Juifs qu’un Samaritain, c’est-à-dire ce qu’il y a de moins recommandable. Car Samaritains et Juifs étaient normalement ennemis : les Juifs méprisaient les Samaritains qu’ils considéraient comme hérétiques et les Samaritains, de leur côté, ne pardonnaient pas aux Juifs d’avoir détruit leur sanctuaire sur le mont Garizim (en 129 av.J.C.). Le mépris, à vrai dire, était ancestral : au livre de Ben Sirac, on cite parmi les peuples considérés comme détestables les Samaritains, « le peuple stupide qui demeure à Sichem » (Si 50,26). Et c’est cet homme méprisé qui est déclaré par Jésus plus proche de Dieu que les dignitaires et servants du Temple (le prêtre et le lévite passés à côté du blessé sans s’arrêter). Cette émotion « jusqu’aux entrailles » (tout le contraire de la dureté des cœurs de pierre dont parlait Ezéchiel), nous dit que le Samaritain, (ce mécréant aux yeux des Judéens) est capable d’être « l’image de Dieu » ! A son niveau personnel, on voit quelle attitude Jésus lui-même a choisie, lui qui dispense sans compter compassion et guérison.
Jésus propose donc ici un renversement de perspective : à la question « qui est mon prochain », il ne répond pas, comme on s’y attendrait, en traçant le cercle de ceux que nous devons considérer comme notre prochain. Car un cercle, aussi large soit-il pose une limite. Jésus refuse de donner une « définition » (dans « définition », il y a le mot latin « finis », limite), il en fait une affaire de cœur et non d’intellect. A ce propos, gare au vocabulaire ! A lui seul le mot « prochain » laisse entendre qu’il y a des « lointains ».
Alors, si on demande à Jésus « Qui donc est mon prochain ? », il nous répond : A toi de décider jusqu’où tu acceptes de te faire proche. Et si l’on se pose la question : Pourquoi le Samaritain nous est-il donné en exemple ? La réponse est toute simple : parce qu’il est capable d’être saisi de pitié. A nous aussi, Jésus dit : « Va, et toi aussi, fais de même. » Sous-entendu, ce n’est pas facultatif : « Fais ainsi et tu auras la vie » avait-il dit à son interlocuteur un peu avant ; Luc répète souvent cette exigence de cohérence entre parole et actes : c’est bien beau de parler comme un livre (c’est le cas du docteur de la Loi, ici), mais cela ne suffit pas : « Ma mère et mes frères, disait Jésus, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » (Lc 8, 21). Et là, notre capacité d’inventer est sollicitée : si les dimensions du cercle de notre prochain dépendent de notre bon vouloir, si les considérations de catégories sociales et de convenances doivent céder le pas à la pitié (ce qui semble bien être la leçon de cette parabole), alors, il ne nous reste plus qu’à inventer l’amour sans frontières !
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Complément
– Si la question « Quel est le plus grand commandement ? » se retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Marc, la parabole du Bon Samaritain, en revanche, est propre à Luc. On notera également que chez Luc, c’est le docteur de la Loi qui donne lui-même la réponse « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… et ton prochain comme toi-même. » Alors Jésus reprend : « Tu as bien répondu. Fais ainsi et tu auras la vie. »
– Il est intéressant de noter que cette présentation éminemment sympathique d’un Samaritain (Luc 10) suit de très près dans l’évangile de Luc le refus d’un village samaritain de recevoir Jésus et ses disciples en route de la Galilée vers Jérusalem (Luc 9). Ce qui semble vouloir dire que Jésus se refuse catégoriquement à tout amalgame !

Les ordinations 2022 en détail

La majorité des ordinations se sont déroulées dimanche 26 juin 2022 en France.
Comme chaque année de très nombreuses messes d’ordination ont lieu le dimanche qui précède la fête des apôtres Saint Pierre et Saint Paul, les deux piliers de l’Église catholique. Ces ordinations sont source de grande joie et d’espérance pour l’Église, qui accueillera cette année 117 nouveaux prêtres en France.

Pour l’année 2022, 117 prêtres seront ordonnés (72 diocésains, 22 issus d’une congrégation, communauté religieuse ou société de vie apostolique – dont 3 déjà comptés parmi les diocésains – 21 prêtres religieux – dont 1 déjà compté au diocèse de Luçon -, ainsi que 6 prêtres célébrant selon la forme extraordinaire du rite romain).
Les chiffres présentés ci-après sont communiqués à date des retours reçus. La liste des prêtres ordonnés dans les congrégations religieuses n’est pas exhaustive.
Les évêques, les prêtres et les diacres reçoivent leur mission dans l’Église, au nom de Jésus Christ, par le sacrement de l’ordre, généralement appelé « ordination ». Le sacrement de l’ordre se caractérise par l’imposition des mains et une prière de consécration. Il est conféré une fois pour toutes. Le ministre ordonné manifeste à tous que c’est le Christ qui appelle, rassemble et porte la Bonne Nouvelle dans le monde.
L’ordination sacerdotale est la célébration durant laquelle le prêtre reçoit de l’évêque le 2e degré – le presbytérat – du sacrement de l’ordre (le 1er degré étant le diaconat). Par l’ordination, le nouveau prêtre reçoit le sacerdoce (la fonction du ministre de Dieu) qui est une marque ineffaçable comme le baptême. Le nouveau prêtre intègre ainsi le « presbyterium » qui est la communauté des prêtres d’un diocèse.
Consultez la répartition des ordinations par diocèses et par communautés religieuses ci-dessous :
Prêtres diocésains ordonnés (total : 72)
Pour la province de Besançon (total : 1)

Diocèse de Verdun : 1

Pour la province de Bordeaux (total : 6)

Diocèse de Bayonne : 3
Diocèse de Bordeaux : 3

Pour la province de Lille (total : 2)

Diocèse d’Arras : 1
Diocèse de Cambrai : 1

Pour la province de Dijon (total : 2)

Diocèse de Dijon : 1
Diocèse d’Autun : 1

Pour la province de Lyon (total : 5)

Diocèse de Grenoble-Vienne : 1
Diocèse de Lyon : 4

Pour la province de Marseille (total : 4)

Diocèse d’Avignon : 2
Diocèse de Nice : 1
Diocèse de Digne, Riez et Sisteron : 1

Pour la province de Montpellier (total : 1)

Diocèse de Montpellier : 1

Pour la province de Paris (total : 18)

Diocèse de Meaux : 2
Diocèse de Nanterre : 2
Diocèse de Paris : 10
Diocèse de Pontoise : 1
Diocèse de Versailles : 3

Pour la province de Poitiers (total : 3)

Diocèse d’Angoulême : 1
Diocèse de La Rochelle et Saintes : 2

Pour la province de Reims (total : 3)

Diocèse de Châlons-en-Champagne : 1
Diocèse de Reims : 1
Diocèse de Troyes : 1

Pour la province de Rennes (total : 9)

Diocèse de Laval : 2
Diocèse de Luçon : 1
Diocèse de Nantes : 2
Diocèse de Rennes : 1
Diocèse de Saint-Brieuc : 3
Diocèse de Vannes : 5

Pour la province de Rouen (total : 3)

Diocèse de Coutances : 1
Diocèse de Rouen : 2

Pour la province de Toulouse (total : 4)

Diocèse d’Albi : 1
Diocèse de Cahors : 1
Diocèse de Tarbes et Lourdes : 1
Diocèse de Toulouse : 1

Pour la province de Tours (total : 2)

Diocèse de Chartres : 1
Diocèse de Tours : 1

Pour les diocèses relevant directement du Saint-Siège (total : 5)

Diocèse aux Armées : 2
Diocèse de Strasbourg : 1
Prélature de la Mission de France : 1
Prélature de l’Opus Dei : 1

Pour les diocèses d’outre-mer (total : 4)

Diocèse de Fort-de-France : 1
Diocèse Basse-Terre : 2
Mayotte : 1

Répartition des prêtres ordonnés au service d’un diocèse issus d’une communauté ou d’une société de vie apostolique (total : 22)

Communauté Saint-Martin : 14
Communauté de l’Emmanuel : 2 (déjà comptabilisés dans les diocèses de Bordeaux et Lyon)
Communauté du Chemin Neuf : 4
Chemin néo-catéchuménal : 1
Missions Etrangères de Paris (MEP) : 1 (déjà comptabilisé dans le diocèse de Paris)

Prêtres religieux ordonnés (total : 21)

Compagnie de Jésus (Jésuites) : 2
Communauté Saint-Jean : 5
Congrégation des Augustins de l’Assomption : 1
Congrégation des Bienheureux Martyrs de Corée : 1
Congrégation de Jésus et Marie (les eudistes) : 1
Congrégation du Saint-Esprit (spiritain) : 1
Oblat de Saint François de Sales : 1
Oblat de Saint Vincent de Paul : 1 (comptabilisé dans le diocèse de Luçon).
Ordre de Saint Benoît (bénédictins) : 2
Ordre des Frères Prêcheurs (Province de France : 3
Ordre des Frères Prêcheurs (province de Toulouse) : 2
Société des Pères de Saint Jacques : 1

Répartition des prêtres, ordonnes au service d’un diocèse, célébrant selon la forme extraordinaire du rite romain (total : 6)

Fraternité sacerdotale Saint-Pierre : 3
Institut du Christ Roi Souverain Prêtre : 3

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Commentaires du dimanche 3 juillet

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 3 juillet 2022
14éme dimanche du Temps Ordinaire

1ère lecture
Psaume
2ème lecture
Evangile

PREMIERE LECTURE – Isaïe 66, 10-14
10 Réjouissez-vous avec Jérusalem !
Exultez en elle, vous tous qui l’aimez !
Avec elle, soyez pleins d’allégresse,
vous tous qui la pleuriez !
11 Alors, vous serez nourris de son lait,
rassasiés de ses consolations ;
alors, vous goûterez avec délices
à l’abondance de sa gloire.
12 Car le SEIGNEUR le déclare :
« Voici que je dirige vers elle
la paix comme un fleuve
et, comme un torrent qui déborde,
la gloire des nations. »
Vous serez nourris, portés sur la hanche ;
vous serez choyés sur ses genoux.
13 Comme un enfant que sa mère console,
ainsi, je vous consolerai.
Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés.
14 Vous verrez, votre cœur sera dans l’allégresse ;
et vos os revivront comme l’herbe reverdit.
Le SEIGNEUR fera connaître sa puissance à ses serviteurs.

Quand un prophète parle autant de consolation, on peut se poser des questions ! Vous avez entendu : « De même qu’une mère console son enfant, moi-même je vous consolerai, dans Jérusalem vous serez consolés » et un peu plus haut « vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations ».
Cela veut dire que tout allait mal et qu’on avait grand besoin d’être consolés ! Nous avons vu souvent que le prophète est celui qui, dans les moments de détresse, sait réveiller l’espoir. Car un prophète, c’est quelqu’un qui se refuse à écouter les voix découragées qui s’élèvent pour dire que Dieu lui-même ne peut rien contre la mauvaise volonté, l’instinct de puissance, les rivalités, les guerres…
Effectivement, ce texte que nous lisons ici a été écrit dans un moment difficile : l’auteur (que nous appelons le Troisième Isaïe), est un des lointains disciples du grand Isaïe, (ses paroles ont été annexées plus tard au livre du grand prophète Isaïe). Il prêche juste au retour de l’Exil à Babylone, vers 535 av. J.C. Les exilés sont revenus au pays, mais ce retour tant espéré s’est révélé décevant à tous les égards : Jérusalem, pour commencer, la ville bien-aimée, porte encore les cicatrices de la catastrophe de 587 (sa destruction par les armées de Nabuchodonosor). Le Temple est en ruines, une partie de la ville également. Pour le reste, ceux qui revenaient n’ont pas reçu l’accueil triomphal qu’ils avaient imaginé de loin : comme toujours dans ces circonstances, ceux qui sont partis ont bien souvent été oubliés, remplacés… surtout pour une captivité de cinquante ans !
Voilà pourquoi, bien qu’ils soient de retour à Jérusalem, le prophète parle de deuil et de consolation. Mais, face au découragement qui s’installe, le prophète ne se contente pas de paroles de réconfort, il ose un discours presque triomphal : « Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez ! » On peut se demander d’où lui vient son bel optimisme ? C’est bien simple, sa foi, ou plutôt l’expérience d’Israël ! Le seul argument du peuple d’Israël, pour continuer à espérer, c’est toujours le même à toutes les époques de son histoire, c’est la présence de Dieu, la puissance de Dieu. C’est quand tout paraît perdu qu’il faut à tout prix se souvenir que rien n’est impossible à Dieu ; comme l’Ange du Seigneur l’avait dit à Abraham et Sara : « Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR ? » (Gn 18, 14) ; comme le Seigneur lui-même l’avait dit à Moïse, un jour de découragement, pendant l’Exode : « Crois-tu que j’aie le bras trop court ? » (Nb 11, 23) ; c’est une image que nous connaissons : nous entendons parfois dire qu’une personne a « le bras long » ! On retrouve à plusieurs reprises la même image dans le livre d’Isaïe ; par exemple, pendant l’Exil quand on perdait espoir d’être libérés un jour, le deuxième Isaïe l’avait employée : « Est-ce que ma main serait courte, trop courte pour affranchir ? » (Is 50, 2).
Plus tard, après le retour, en période de découragement, le troisième Isaïe, celui que nous lisons aujourd’hui, reprend deux fois le même discours. Au chapitre 59, il a affirmé : « Non, la main du SEIGNEUR n’est pas trop courte pour sauver, son oreille n’est pas trop dure pour entendre! » (Is 59, 1). Et dans le dernier verset de notre texte d’aujourd’hui, nous avons lu : « Le SEIGNEUR fera connaître sa puissance à ses serviteurs » ; c’est la traduction liturgique ; mais le texte hébreu dit : « Le SEIGNEUR fera connaître sa main à ses serviteurs. »
C’est donc un appel à l’espérance, celui-là même dont ce peuple a besoin dans cette période de découragement. Dieu a libéré son peuple à maintes reprises dans le passé, il ne l’abandonnera pas. A lui seul, le mot « main » est une allusion à la sortie d’Egypte, car on aime dire que, à ce moment-là, Dieu est intervenu « à main forte et à bras étendu ».
L’expression « Vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations » est, elle aussi, un rappel de l’Exode : au cours de sa marche au désert, le peuple avait connu la faim et la soif et cela avait été pour lui une terrible épreuve pour sa foi. Et Dieu lui a toujours procuré le nécessaire. Désormais, ce sera la surabondance : « Vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire ».
Ce rappel de l’Exode comporte deux leçons : d’une part, Dieu nous veut libres et soutient tous nos efforts pour instaurer la justice et la liberté ; mais d’autre part, il y faut nos efforts. Le peuple est sorti d’Egypte grâce à l’intervention de Dieu, on ne l’oublie jamais, mais il a fallu marcher, et parfois péniblement, vers la terre promise. Quand Isaïe promet de la part de Dieu : « Je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve », cela ne veut pas dire que la paix s’instaurera magiquement un beau jour ! Il y faudra une vraie volonté et un effort soutenu des hommes, on ne le sait que trop. Mais cet effort et cette volonté ne pourront se maintenir et aboutir que si nous nous raccrochons résolument à la conviction que « rien n’est impossible à Dieu ».
Dans sa deuxième lettre, saint Pierre dit exactement la même chose : à des Chrétiens qui trouvent que le royaume de Dieu se fait attendre, il répond : « Il y a une chose en tout cas que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour… Nous attendons selon sa promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habitera. » Et il ajoute : « Non, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent, mais que tous parviennent à la conversion ». Saint Pierre rappelle bien ici les deux leçons de l’Exode dont je parlais il y a un instant : premièrement, le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, c’est-à-dire, accrochez-vous à la conviction de sa présence permanente et agissante à vos côtés, mais, deuxièmement, vos efforts sont indispensables, la paix, la justice, le bonheur ne s’instaureront pas un beau jour par un coup de baguette magique : « c’est pour vous qu’il patiente ». Moralité, à nous de jouer, il y a urgence !
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Compléments
– « De même qu’une mère console son enfant » (verset 13) : n’en déduisons pas que Dieu serait féminin ! Vouloir dire que Dieu est masculin ou féminin, c’est certainement un abus de langage, c’est concevoir un Dieu à notre image. Or Dieu n’est pas à notre image, c’est nous qui sommes à son image et ressemblance. Mais la tendresse du Dieu créateur est souvent comparée au frémissement des entrailles maternelles : c’est la plus belle image que l’humanité ait trouvée dans son expérience pour parler de l’amour de Dieu pour ses enfants.

PSAUME – 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20
1 Acclamez Dieu, toute la terre ;
2 fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
3 Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »
4 Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom.
5 Venez et voyez les hauts-faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.
6 Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.
7 Il règne à jamais par sa puissance.
16 Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ;
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme.
20 Béni soit Dieu, qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

Comme bien souvent, le dernier verset donne le sens du psaume tout entier : « Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. » Il suffit de regarder le vocabulaire employé pour voir que ce psaume est un chant d’action de grâce : « Acclamez, fêtez, glorifiez Dieu… se prosterner, chanter, venez, écoutez… je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme. » Très certainement, il a été composé pour accompagner des sacrifices d’action de grâce au Temple de Jérusalem. Et celui qui parle ici n’est pas un individu, c’est le peuple tout entier qui rend grâce à son Dieu.
Ce qui est au centre de l’action de grâce d’Israël, et ce n’est pas pour nous surprendre, c’est comme toujours la libération d’Egypte ; les allusions sont particulièrement claires : « Il changea la mer en terre ferme : ils passèrent le fleuve à pied sec ». Ou encore « Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » L’expression « Les hauts faits de Dieu », dans la Bible, désigne toujours la libération d’Egypte. On est frappés d’ailleurs des correspondances entre ce psaume et le cantique de Moïse après le passage de la Mer Rouge (je vous en cite quelques lignes) : « Je veux chanter le SEIGNEUR, il a fait un coup d’éclat. Cheval et cavalier, en mer il les jeta. Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR. Il a été pour moi le salut. C’est lui mon Dieu, je le louerai ; le Dieu de mon père, je l’exalterai… Qui est comme toi parmi les dieux ? Qui est comme toi, éclatant de sainteté, redoutable en ses exploits ? Opérant des merveilles ? » (Ex 15).
Depuis cette délivrance première, toute l’histoire d’Israël est éclairée par cet événement fondamental : Dieu veut des hommes libres et son oeuvre au milieu de son peuple n’a pas d’autre but. Et donc, quand tout va mal, on est sûrs que Dieu interviendra pour nous libérer ! C’est bien le sens du chapitre 66 d’Isaïe que nous lisons ce dimanche en première lecture : à une époque très noire de l’histoire de Jérusalem, Isaïe disait : Dieu vous consolera ! Le prophète écrivait au sixième siècle av. J.C. après le retour de l’Exil à Babylone ; peut-être notre psaume d’aujourd’hui a-t-il été composé à la même époque, une fois le Temple restauré ? En tout cas, le cadre est le même : notre psaume, par hypothèse, est écrit pour être chanté au Temple de Jérusalem et les fidèles qui affluent pour le pèlerinage préfigurent l’humanité tout entière qui montera à Jérusalem à la fin des temps. Le texte d’Isaïe annonce justement la Jérusalem nouvelle où afflueront toutes les nations : « Je dirigerai vers Jérusalem la paix comme un fleuve et la gloire des nations comme un torrent qui déborde » disait Isaïe ; le psaume répond : « Acclamez Dieu toute la terre »… et encore « Toute la terre se prosterne devant toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. » Ce sera jour de joie et d’allégresse, nous dit Isaïe.
La joie promise est bien le thème majeur de ces deux textes : quand les temps sont durs, il est vital de se rappeler que Dieu ne veut rien d’autre que la joie de l’homme et qu’un jour la joie envahira toute la terre, toute l’humanité ! Une joie débordante, exultante et pourtant bien concrète, réaliste, enracinée dans nos besoins les plus élémentaires : être nourris, rassasiés, consolés, bercés… Isaïe disait : « Vous serez nourris et rassasiés du lait de ses consolations… Vous serez comme des nourrissons que l’on porte sur son bras… » ; le psaume 65/66 répond en écho : « Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu ; je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme (c’est-à-dire pour moi). Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »
Dernière remarque : ces deux textes, celui du prophète et celui du psalmiste, baignent bien dans la même atmosphère, mais ils ne sont pas sur le même registre : le prophète exprime la Révélation de Dieu, alors que le psaume est la prière de l’homme.
Quand c’est Dieu qui parle, (par la bouche du prophète) il ne s’occupe que de la gloire et du bonheur de Jérusalem ; c’est Dieu qui agit, bien sûr, le prophète le dit clairement : « Moi-même je vous consolerai », mais Dieu ne se préoccupe que de la joie de son peuple (représenté par la Ville Sainte). « Réjouissez-vous à cause de Jérusalem, exultez à cause d’elle, vous tous qui l’aimez ! »
Réciproquement, quand c’est le peuple qui parle, (par la bouche du psalmiste), il ne s’y trompe pas et rend à Dieu la gloire qui lui revient à lui seul : « Acclamez Dieu, toute la terre, fêtez la gloire de son nom, glorifiez-le en célébrant sa louange. Dites à Dieu : Que tes actions sont redoutables ! Toute la terre se prosterne pour toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes. » Notons au passage que le mot « redoutables » fait partie du vocabulaire royal ; c’est le règne de Dieu qui est dit là. Un règne qui est celui de l’amour : le psaume se termine précisément par ce mot-là et c’est Israël tout entier encore qui parle ici : « Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour. »
Belle manière de dire que c’est l’amour qui aura le dernier mot !

DEUXIEME LECTURE – lettre de Saint Paul apôtre aux Galates 6, 14-18
Frères,
14 pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ
reste ma seule fierté.
Par elle, le monde est crucifié pour moi,
et moi pour le monde.
15 Ce qui compte, ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis,
c’est d’être une création nouvelle.
16 Pour tous ceux qui marchent selon cette règle de vie
et pour l’Israël de Dieu,
paix et miséricorde.
17 Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter,
car je porte dans mon corps
les marques des souffrances de Jésus.
18 Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ
soit avec votre esprit. Amen.

Je reprends la première phrase : « Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste mon seul orgueil. » Cette insistance sur le mot « seul » laisse deviner qu’il y a un problème. Effectivement, Paul avait commencé sa lettre aux Galates par un reproche sévère : « J’admire avec quelle rapidité vous vous détournez de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un autre Evangile ». Et il expliquait : « Il y a des gens qui jettent le trouble parmi vous et qui veulent renverser l’Evangile du Christ ». Ceux qui jetaient le trouble parmi les Chrétiens de Galatie, c’étaient des Juifs devenus chrétiens (des judéo-chrétiens) qui voulaient obliger tous les membres de leurs communautés à pratiquer toutes les règles de la religion juive, y compris la circoncision.
Paul écrit alors à ces communautés pour les mettre en garde ; (aux yeux de Paul) ce qui se cache derrière cette discussion pour ou contre la circoncision, c’est une véritable hérésie : c’est la foi au Christ, et elle seule qui nous sauve, la foi au Christ concrétisée par le Baptême ; imposer la circoncision reviendrait à le nier, à laisser entendre que la croix du Christ ne suffit pas. Ce sont des « faux frères » dit Paul, ces gens qui peuvent soutenir des thèses pareilles.
Il rappelle aux Galates que leur seule fierté est la croix du Christ. Mais, pour comprendre Paul, il faut bien préciser que, pour lui, la croix n’est pas un objet, pas même un objet de vénération… c’est un événement. Quand Paul parle de la croix du Christ, il ne se livre pas à une contemplation de ses douleurs, au rappel de ses souffrances ; pour lui, la croix du Christ est un événement historique, c’est même l’événement central de l’histoire du monde, l’événement qui a opéré une fois pour toutes la réconciliation entre Dieu et l’humanité d’une part, la réconciliation entre les hommes, d’autre part.
Quand Paul dit « Par la croix du Christ, le monde est crucifié pour moi », je crois que la formule « par la croix » signifie « depuis l’événement de la croix » et « le monde est à jamais crucifié » signifie « le monde est définitivement transformé ».
C’est un événement décisif : plus rien ne sera jamais comme avant. Comme le dit la lettre aux Colossiens : « Il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. » (Col 1, 19-20).
La preuve que la croix est l’événement décisif de l’histoire du monde, c’est que la mort est vaincue pour la première fois : Christ est ressuscité. Dans la première lettre aux Corinthiens, Paul dit : « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi est votre foi ». Pour Paul, la croix et la Résurrection sont indissociables : il s’agit d’un seul et même événement.
Par la croix est née la « création nouvelle » par opposition au « monde ancien ». Au début de cette même lettre aux Galates, il dit : « A vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ, qui s’est livré pour nos péchés, afin de nous arracher à ce monde mauvais… » Et cette expression « à vous grâce et paix » ce n’est pas une formule toute faite ! Réellement grâce et paix sont acquises désormais aux Chrétiens, c’est cela que Paul veut dire.
Tout au long de cette lettre, il a opposé le régime ancien qui était le régime de la loi et le régime nouveau qui est celui de la foi ; la vie selon la chair et la vie selon l’esprit ; l’esclavage ancien et notre liberté acquise par Jésus-Christ ; désormais, par la foi, par notre adhésion à Jésus-Christ, nous sommes des hommes libres de vivre selon l’Esprit.
Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, il dit quelque chose d’analogue : « Le monde ancien s’en est allé, un nouveau monde est déjà né ». Le monde ancien, c’est le monde en guerre, l’humanité en révolte contre Dieu, le monde qui soupçonne Dieu de ne pas être amour et bienveillance ; du coup il désobéit aux commandements de Dieu et ce sont les rivalités entre les hommes, les guerres, les luttes pour le pouvoir ou pour l’argent. La création nouvelle, au contraire, c’est l’obéissance du Fils, sa confiance jusqu’au bout, son pardon pour ses bourreaux, sa joue tendue à ceux qui lui arrachent la barbe, comme dit Isaïe. La Passion du Christ a été un paroxysme de haine et d’injustice commis au nom de Dieu ; le Christ en a fait un paroxysme de non-violence, de douceur, de pardon. Et nous, à notre tour, parce que nous sommes greffés sur le Fils, nous sommes rendus capables de la même obéissance, du même amour : capables d’abandonner le mode de vie selon le monde, pour choisir le mode de vie selon le Christ. Ce retournement extraordinaire qui est l’oeuvre de l’Esprit de Dieu inspire à Paul une formule particulièrement frappante : « Par la croix, le monde est crucifié pour moi, et moi, pour le monde. » Traduisez « la manière de vivre selon le monde est abolie, désormais, nous vivons selon l’Esprit ». Une telle transformation est bien un sujet de fierté pour les Chrétiens : réellement, comme dit Paul « la croix de notre Seigneur Jésus Christ est notre seule fierté ». C’est bien la raison d’être des crucifix qui ornent les murs de nos maisons ou de nos églises.
Pour cette annonce de la croix du Christ, Paul a déjà payé de sa personne. Quand il dit que désormais nous sommes dans la grâce et la paix, cela ne veut pas dire que tout ira forcément tout seul ! Logiquement, si nous annonçons vraiment l’Evangile, nous devrions rencontrer des oppositions semblables à celles que le Christ a rencontrées et que Paul rencontre à son tour. Quand il dit « je porte dans mon corps la marque des souffrances de Jésus », il fait certainement allusion aux persécutions qu’il a lui-même subies pour avoir annoncé l’Evangile. Chaque fois que nous faisons le signe de la croix, nous manifestons que nous sommes dans cette création nouvelle où toute parole est dite, où tout geste est accompli au nom du Père et du Fils et de l’Esprit ; et en même temps nous nous engageons à témoigner de la transformation que l’Esprit d’amour est seul capable d’opérer.
————————–
Complément
– On peut se demander si notre proclamation de l’Evangile est vraiment conforme, si elle n’est pas un peu édulcorée, un peu trop conforme à l’esprit du monde, quand elle ne rencontre plus aucune opposition …?

EVANGILE – selon Saint Luc 10, 1… 20
En ce temps-là,
parmi les disciples,
1 le Seigneur en désigna encore soixante-douze,
et il les envoya deux par deux, en avant de lui,
en toute ville et localité
où lui-même allait se rendre.
2 Il leur dit :
« La moisson est abondante,
mais les ouvriers sont peu nombreux.
Priez donc le maître de la moisson
d’envoyer des ouvriers pour sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie
comme des agneaux au milieu des loups.
4 Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales,
et ne saluez personne en chemin.
5 Mais dans toute maison où vous entrerez,
dites d’abord :
‘Paix à cette maison.’
6 S’il y a là un ami de la paix,
votre paix ira reposer sur lui ;
sinon, elle reviendra sur vous.
7 Restez dans cette maison,
mangeant et buvant ce que l’on vous sert ;
car l’ouvrier mérite son salaire.
Ne passez pas de maison en maison.
8 Dans toute ville où vous entrerez
et où vous serez accueillis,
mangez ce qui vous est présenté.
9 Guérissez les malades qui s’y trouvent
et dites-leur :
‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ »
10 Mais dans toute ville où vous entrerez
et où vous ne serez pas accueillis,
allez sur les places et dites :
11 ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds,
nous l’enlevons pour vous la laisser.
Toutefois, sachez-le :
le règne de Dieu s’est approché.’
12 Je vous le déclare :
au dernier jour,
Sodome sera mieux traitée que cette ville. »
17 Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux,
en disant :
« Seigneur, même les démons
nous sont soumis en ton nom. »
18 Jésus leur dit :
« Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
19 Voici que je vous ai donné le pouvoir
d’écraser serpents et scorpions,
et sur toute la puissance de l’Ennemi :
absolument rien ne pourra vous nuire.
20 Toutefois, ne vous réjouissez pas
parce que les esprits vous sont soumis ;
mais réjouissez-vous
parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

Cet évangile suit immédiatement celui de dimanche dernier : nous avions vu Jésus aux prises avec les arrachements que sa mission a exigés de lui : accepter l’insécurité, sans avoir rien pour reposer la tête, laisser les morts enterrer leurs morts, c’est-à-dire savoir faire des choix crucifiants, mettre la main à la charrue sans regarder en arrière, accepter d’affronter la mort en prenant résolument le chemin de Jérusalem. On devine les tentations qui se profilent à chaque fois derrière les décisions qu’il a dû prendre. Luc nous le montre sur la route de Jérusalem : Jésus a surmonté pour son propre compte toutes les tentations ; le prince de ce monde est déjà vaincu.
Il lui reste à transmettre le flambeau : il envoie ses disciples en mission à leur tour. Il est urgent de les préparer puisque son départ à lui approche. Et il leur donne tous les conseils nécessaires pour les préparer à affronter les tentations qu’il connaît bien : eux aussi seront affrontés aux mêmes tentations.
Eux aussi connaîtront le refus : comme Jésus avait essuyé le refus d’un village de Samarie, ils doivent se préparer à essuyer des refus ; mais que cela ne les arrête pas. Quand ils devront quitter un village, qu’ils disent quand même en partant le message pour lequel ils étaient venus : « Sachez-le : le règne de Dieu est tout proche. » Mais pour bien montrer que leur démarche était totalement désintéressée, et que les bénéficiaires du message restent toujours libres de le refuser, ils ajouteront : « Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser. »
Eux aussi connaîtront la haine : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » Ils devront quand même inlassablement annoncer et apporter la paix : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord Paix à cette maison. S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui. » Il faut à tout prix croire à la contagion de la paix : quand nous souhaitons vraiment de tout coeur la paix à quelqu’un, réellement la paix grandit. On le sait d’expérience. Encore faut-il que notre interlocuteur soit lui aussi ami de la paix ; s’il ne l’est pas, Jésus leur dit « Secouez la poussière de vos pieds », c’est-à-dire ne vous laissez pas alourdir par les échecs, les refus… Que rien ne vous fasse « traîner les pieds », en quelque sorte !
Eux aussi connaîtront l’insécurité : Jésus, lui-même, n’avait « pas d’endroit où reposer la tête » ; si l’on comprend bien, il en sera de même de ses disciples : « N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales. »
Eux aussi devront apprendre à vivre au jour le jour sans se soucier du lendemain, se contentant de « manger et boire ce qu’on leur servira », tout comme le peuple au désert ne pouvait ramasser la manne que pour le jour même.
Eux aussi auront des choix à faire, parfois crucifiants, à cause de l’urgence de la mission : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu » (Lc 9, 60) était une phrase exigeante pour dire que les devoirs les plus sacrés à nos yeux s’effacent devant l’urgence du Royaume de Dieu. « Ne saluez personne en chemin » est une phrase du même ordre : pour ses disciples qui étaient des orientaux, les longues salutations étaient un véritable devoir.
Eux aussi devront résister à la tentation du succès : « Ne passez pas de maison en maison. »
Eux aussi devront apprendre à souhaiter transmettre le flambeau à leur tour : la mission est trop grave, trop précieuse, pour qu’on l’accapare : elle ne nous appartient pas ; car l’une des tentations les plus subtiles est sans doute de ne pas souhaiter vraiment d’autres ouvriers à nos côtés. « Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson » : il ne s’agit pas d’instruire Dieu de quelque chose qu’il ne saurait pas, à savoir que nous avons besoin d’aide. Il le sait mieux que nous ! Il s’agit pour nous, en priant, de nous laisser éclairer par Lui. La prière ne vise jamais à informer Dieu : ce serait bien prétentieux de notre part ! Elle nous prépare à nous laisser transformer, nous.
Dernière tentation : la gloriole de nos réussites. « Ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux » : il faut croire que, de tout temps, le vedettariat guette les disciples : les véritables apôtres ne sont peut-être pas forcément les plus célèbres.
On peut penser que les soixante-douze disciples ont surmonté toutes ces tentations puisque, à leur retour, Jésus pourra leur dire : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. » Jésus qui entreprend sa dernière marche vers Jérusalem puise là certainement un grand réconfort ; puisque aussitôt après Luc nous dit « A l’instant même, il exulta sous l’inspiration de l’Esprit Saint et dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. »

Commentaires du dimanche 26 juin

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 26 juin 2022
13e dimanche du Temps ordinaire
1ère lecture

Psaume
2ème lecture
Evangile

PREMIERE LECTURE – PREMIER LIVRE DES ROIS   19,16b.19-21
En ces jours-là, Le SEIGNEUR avait dit au prophète Elie :
16 « Tu consacreras Elisée, fils de Shafath,
comme prophète pour te succéder. »
19 Elie s’en alla.
Il trouva Elisée, fils de Shafath, en train de labourer.
Il avait à labourer douze arpents,
et il en était au douzième.
Elie passa près de lui et jeta vers lui son manteau.
20 Alors Elisée quitta ses boeufs, courut derrière Elie,
et lui dit :
« Laisse-moi embrasser mon père et ma mère,
puis je te suivrai. »
Elie répondit :
« Va-t’en, retourne là-bas !
Je n’ai rien fait. »
21  Alors Elisée s’en retourna ;
mais il prit la paire de boeufs pour les immoler,
les fit cuire avec le bois de l’attelage,
et les donna à manger aux gens.
Puis il se leva, partit à la suite d’Elie
et se mit à son service.

LA VOCATION DU PROPHETE ELISEE
Elisée et Elie, son prédécesseur, sont deux très grands prophètes de l’Ancien Testament : leur prédication nous est rapportée par les deux livres des Rois ; quelques mots d’abord sur ces livres des Rois pour nous replonger dans le contexte : ils font partie de ce que nous appelons les « livres historiques » et cette classification risque de nous tromper un peu ; en apparence, effectivement, ce sont des livres d’histoire : sur cinq siècles, du dixième au sixième siècles avant J.C., ils décrivent deux histoires parallèles, deux dynasties, celle du Nord et celle du Sud, puisque, dès la mort de Salomon, en 933, le territoire a été divisé en deux royaumes distincts ; le royaume du Nord garde le nom d’Israël, le royaume du Sud s’appellera Juda.
Mais, en réalité, les livres des Rois ne sont pas des manuels d’histoire comme on en écrirait aujourd’hui, avec un souci de rigueur et d’objectivité : visiblement, les auteurs ont sélectionné leurs matériaux avec des intentions bien précises pour que nous retenions la leçon, ce que nous appelons la « morale de l’histoire ». Leur but est toujours d’ordre théologique ; la grande leçon sous-jacente à tout cet ensemble est simple : seule, la fidélité à l’Alliance proposée par Dieu peut assurer le bonheur du peuple élu. Et, si ces livres y insistent tant, c’est que ce rappel n’est pas superflu ! Précisément, sur toute la période de la royauté dans les deux royaumes d’Israël et de Juda, les auteurs n’ont que trop d’occasions de rapporter les infidélités du peuple mal guidé par ses rois, l’idolâtrie permanente, mais aussi les malheurs incessants : guerres, rivalités, injustices criantes. Et ceci explique cela : respecter les commandements de Dieu, c’est semer la paix et la justice. A l’inverse, oublier Dieu, c’est oublier sa Loi, rechercher le pouvoir et l’argent, mentir, voler, tuer… Et, inexorablement, semer l’injustice et la haine, donc la violence… Et, malheureusement, pendant toute cette période, l’exemple vient de haut.
Les deux prophètes Elie et Elisée, qui se succèdent au neuvième siècle, se font donc les champions de la fidélité au Dieu unique et ils consacrent leur vie et toutes leurs énergies (et Dieu sait qu’ils n’en manquent pas !) à ramener le peuple au seul vrai Dieu. Ce dimanche, nous lisons le récit de la vocation d’Elisée : « Le SEIGNEUR avait dit au prophète Elie : Tu consacreras Elisée, fils de Shafath, comme prophète pour te succéder ». L’intention du texte est claire : il s’agit d’affirmer que c’est Dieu lui-même qui a choisi Elisée, et Elie ne fait que lui transmettre l’appel de Dieu. Il s’agit de bien montrer que, par choix de Dieu, Elisée est le digne successeur d’Elie, son fils spirituel.
Elisée était en train de labourer : première remarque, c’est au sein de sa vie quotidienne que l’appel retentit. Jusqu’ici, il était agriculteur ; quand on fait la liste des personnages bibliques, on constate qu’ils sont recrutés dans des milieux et des métiers très divers. Et que l’appel de Dieu retentit quand on ne s’y attend pas, au milieu des occupations quotidiennes. Moïse, David et Amos gardaient leurs moutons, Gédéon battait le blé, Samuel dormait en pleine nuit, Saül rentrait des champs derrière ses boeufs ; même chose pour les appelés du Nouveau Testament : Matthieu était à sa table de douane, et les premiers disciples étaient à la pêche.
Le texte continue : « Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième » : toujours, dans la Bible, ce chiffre douze est signe de plénitude, d’accomplissement parfait ; Elisée en est au douzième arpent : il a donc fini sa tâche ; son ancienne mission, son ancienne vie est terminée ; une nouvelle vie commence.
TOUT QUITTER POUR REPONDRE A L’APPEL
« Elie passa près de lui et jeta vers lui son manteau » : il faut croire que ce geste était très parlant puisqu’Elisée a tout de suite compris ce qu’Elie voulait dire ; en jetant son manteau sur les épaules d’Elisée, Elie l’invitait à participer à sa mission. Alors Elisée quitte ses boeufs et court derrière Elie pour lui dire en substance : ‘Laisse-moi seulement le temps de faire mes adieux chez moi et je te suivrai’. Il a donc très bien compris l’appel mais il prend le temps d’accomplir ce qu’il considère comme son devoir : embrasser son père et sa mère, manger une dernière fois avec eux.
Elie répond : « Va-t’en, retourne là-bas ! Je n’ai rien fait ». Cette phrase d’Elie nous surprend peut-être et certains y voient un geste d’humeur. Mais, en fait Elie n’a pas repris son manteau : on sait bien que les dons de Dieu sont sans repentance. Elie rappelle seulement à Elisée qu’il est libre ; en même temps il veut lui faire comprendre que cette vocation, s’il l’accepte, implique un choix radical, une rupture : il lui faut se tourner résolument vers l’avenir, tout quitter.
Là encore, le texte est étonnant de sobriété : quelques mots seulement, des gestes qui parlent, et visiblement les deux interlocuteurs se sont parfaitement compris ! C’est en toute liberté qu’Elisée retourne faire ses adieux ; et son geste est très significatif : il tue les deux boeufs de son attelage, brûle l’attelage lui-même pour faire cuire les boeufs et fait un repas d’adieu pour toute la maison. Geste définitif : désormais, plus rien ne le retient, il ne possède plus rien, il est totalement libre pour se mettre au service d’Elie pour la mission que Dieu voudra. C’est bien une rupture définitive, radicale, avec son ancienne vie. La mission à laquelle il est appelé exige cette radicalité ; mais sans violence pour sa famille et ses proches ; il prend le temps de leur dire adieu.
Plus tard, quand Elie sera enlevé au ciel, Elisée ramassera son manteau. Il sera alors « habillé » en quelque sorte de la mission d’Elie : saint Paul a repris exactement cette symbolique du vêtement pour parler du Baptême et nous faire comprendre que nous participons à notre tour à la mission du Christ : « Vous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ ».

PSAUME – 15 (16),1-2a.5,7-8.9-10.2b.11
1 Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge.
2a J’ai dit au SEIGNEUR : « Tu es mon Dieu !
5 SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »
7 Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille :
même la nuit, mon coeur m’avertit.
8 Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;
il est à ma droite, je suis inébranlable.
9 Mon coeur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
10 tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.
2b Je n’ai pas d’autre bonheur que toi.
11 Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
A ta droite, éternité de délices !

LE BONHEUR DU LEVITE AU SERVICE DE DIEU
L’expression « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort » est une allusion au statut très particulier des lévites : au moment du partage de la Palestine entre les tribus des descendants de Jacob,  (partage fait par tirage au sort), les membres de la tribu de Lévi n’avaient pas reçu de territoire : leur part c’était la Maison de Dieu, le service de Dieu… Leur vie tout entière était consacrée au culte et ils n’avaient donc aucune source de revenus ; leur subsistance était assurée par les dîmes (on pourrait dire le « denier de l’Eglise » de l’époque) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice.
Et d’ailleurs, un autre verset de ce psaume que nous ne lisons pas ce dimanche fait également allusion au statut un peu spécial des lévites : « La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage » ; c’est l’origine du fameux « negro spiritual » : « Tu es, Seigneur, le lot de mon coeur, Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage » qui n’est autre que ce psaume 15/16.
Autres allusions aux lévites, les phrases « Même la nuit mon coeur m’avertit », ou encore « Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche » car ils gardaient le Temple de Jérusalem jour et nuit, à tour de rôle.
On voit bien comment ce statut spécial, privilégié, des lévites pouvait être lu comme une métaphore du statut particulier, privilégié du peuple élu, choisi par Dieu pour son service au milieu des nations. Mais si on le redit avec tant d’insistance, c’est parce que ce n’est pas si simple ! Etre conscient du privilège de l’élection d’Israël est une chose : en vivre au jour le jour toutes les exigences en est une autre. Le peuple choisi par Dieu a dû faire des choix et résister à de multiples tentations pour rester fidèle à l’Alliance. Si Elie et Elisée se sont tant battus, c’est bien parce que la fidélité au Dieu d’Israël n’allait pas de soi. Rappelez-vous la guerre implacable d’Elie contre le culte des Baals.
Peut-être, pour comprendre la gravité du problème, faut-il nous remettre dans la mentalité de l’époque : pour nous, aujourd’hui, c’est une évidence que Dieu est Unique ; mais que ce soit au temps de Moïse, ou même au temps d’Elie et Elisée, personne, même en Israël, n’envisage un Dieu Unique : on ne peut pas encore parler de « monothéisme ». Au contraire, on s’imagine que chaque territoire est gouverné par des dieux qui protègent ses habitants. Dans cette optique, lorsqu’on émigre, il est normal de changer de religion. Par exemple, lorsque le peuple a pris pied sur la terre de Canaan, il a été tenté de servir les dieux que révéraient les Cananéens, les Baals. Ceux-ci n’étaient-ils pas les maîtres des lieux ?
Plus tard, lorsque les fils d’Israël ont été déportés à Babylone, ils ont été tentés de prier les dieux des Mésopotamiens. La victoire de ces derniers n’était-elle pas la preuve de leur supériorité ?
D’autre part, sur le plan politique, on pratique des alliances avec les rois voisins ; ces alliances prennent la forme de mariages, bien souvent, avec des princesses étrangères ; dans leur corbeille de noces, elles apportent leurs statues, leurs pratiques et dans leur suite, il peut y avoir des prêtres et des prophètes des Baals ; c’est l’histoire d’Achab, roi d’Israël, épousant Jézabel, fille du roi de Sidon.
LE COMBAT DE LA FIDELITE
Depuis l’Alliance du Sinaï, pendant l’Exode, tout culte de cet ordre est interdit au peuple conduit par Moïse. Car le Dieu d’Israël n’est pas attaché à un territoire mais à un peuple qu’il accompagne à chaque instant de son histoire et en chacun de ses déplacements, y compris en Canaan et plus tard jusqu’à Babylone. Ce Dieu d’Israël est très exigeant : il promet à son peuple liberté et bonheur, mais en contrepartie, il donne une loi qui interdit tout autre culte, toute image de divinité, toute statue.
Dans une première étape de la révélation, les prophètes ne partent pas en guerre contre les dieux des pays voisins, mais ils mènent une lutte acharnée pour qu’Israël reste fidèle à son Dieu à lui. Le psaume 15/16 traduit ce combat parfois terrible de la fidélité à la vraie foi qui a été le lot d’Israël depuis le début. Il résonne comme une résolution : « J’ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort… Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ; il est à ma droite, je suis inébranlable. » Sous-entendu : nous n’irons pas chercher du secours ailleurs. Nos prières n’iront qu’à lui : « Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge. »
En contrepartie, on se rappelle les promesses de Dieu, ses bénédictions ; car on sait bien que les exigences de Dieu sont celles de l’amour. Si Dieu a donné cette loi contraignante, c’est parce qu’elle est le chemin du bonheur et de la vraie liberté. Cela, on ne l’a jamais oublié : « Je bénis le SEIGNEUR qui me conseille… Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. »
Je reprends la phrase : « Tu m’apprends le chemin de la vie ». Cela veut dire que le peuple élu est assuré de survivre à toutes les vicissitudes de son histoire, parce que Dieu le lui a promis, tout simplement. C’est le sens des derniers versets : « Tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption… Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »
C’est le peuple qui parle comme toujours dans les psaumes. Il n’est pas question, ici, de résurrection individuelle : quand ce psaume a été composé, elle était absolument inconcevable. On sait que la foi en la résurrection est née très tardivement en Israël, seulement vers 165 av.J.C. Le premier sens de ces versets concerne donc l’ensemble du peuple que Dieu ne laissera jamais s’éteindre. Bien sûr, aujourd’hui, après des siècles encore de Révélation et surtout depuis la Résurrection de Jésus-Christ, nous pouvons redire ces derniers versets dans le sens d’une affirmation pleine d’allégresse et d’espérance pour chacun de nous : « Tu ne peux m’abandonner à la mort… Devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! »
—————
Complément
Le véritable « monothéisme » est donc une conquête tardive de la Révélation. On découvrira alors que le Dieu d’Israël est aussi celui des autres peuples : c’est le sens du livre de Jonas, par exemple ; mais au début, c’était inconcevable. En attendant, en ce qui concerne Israël, on parle de « monolâtrie » ou « d’hénothéisme » (« enos » en grec signifie « un »).

DEUXIEME LECTURE – LETTRE DE SAINT PAUL APOTRE AUX GALATES   5,1.13-18
Frères,
1 c’est pour que nous soyons libres
que le Christ nous a libérés.
Alors tenez bon,
ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage.
13 Vous, frères, vous avez été appelés à la liberté.
Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte
pour votre égoïsme ;
au contraire, mettez-vous, par amour,
au service les uns des autres.
14 Car toute la Loi est accomplie
dans l’unique parole que voici :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
15Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres,
prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres.
16 Je vous le dis :
marchez sous la conduite de l’Esprit Saint,
et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair.
17 Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit,
et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair.
En effet, il y a là un affrontement
qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez.
18 Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit,
vous n’êtes pas soumis à la Loi.

LE CHRIST FAIT DE NOUS DES HOMMES LIBRES
Pour comprendre la première et la dernière phrase du texte d’aujourd’hui : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés »… « Si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi », il faut connaître le contexte.
Lorsque Paul écrit cette lettre aux Galates, la communauté chrétienne est en pleine querelle. Je m’explique : certains membres sont d’origine juive, d’autres sont d’anciens païens convertis. Toute la question est de savoir si des païens, des non-juifs peuvent devenir chrétiens : ne devrait-on pas leur imposer d’abord la circoncision et toutes les pratiques juives ?
Ceci par souci de fidélité au plan de Dieu : il a choisi le peuple juif pour être son ambassadeur dans le monde et Jésus lui-même et tous ses apôtres étaient juifs. Donc, il faut peut-être ne baptiser que des Juifs ? On sait que cette querelle a traversé toutes les premières communautés chrétiennes. Elle a été tranchée à ce qui ressembla à un premier Concile vers l’an 50.
Mais, visiblement, lorsque Paul écrit aux Galates, la querelle n’est pas calmée. Paul entreprend donc de répondre : pour lui, lorsque des païens veulent recevoir le Baptême, leur imposer au préalable d’adhérer au Judaïsme, ce serait faire d’eux les esclaves d’une loi désormais dépassée. La loi juive fut une pédagogie de Dieu pour préparer son peuple à accueillir le Messie. Depuis la venue du Christ, on est entrés dans une deuxième étape de l’histoire humaine : tout homme, juif ou non juif, peut être baptisé et devenir membre du Corps du Christ.
Ce premier développement de la réponse de Paul, nous ne l’avons pas lu aujourd’hui : ce que nous avons lu, c’est la deuxième partie du développement de Paul. Il y aborde un deuxième aspect de la question. Il y rappelle que la liberté apportée par le Christ, ce n’est pas seulement une affaire de pratiques rituelles, c’est plus encore une affaire de comportement. Un homme libre peut parfaitement se conduire comme un esclave : esclave de soi-même et de son égoïsme par exemple.
Si nous avions un papier et un crayon, nous pourrions, comme souvent chez Paul, écrire son texte en deux colonnes : d’un côté, la colonne de la liberté, de l’autre côté, la colonne de l’esclavage ; du côté « esclavage », on écrirait « satisfaire votre égoïsme »… Du côté « liberté », il y a « mettez-vous par amour au service les uns des autres »…
LA VERITABLE LIBERTE N’EST PEUT-ETRE PAS CE QUE L’ON CROIT
On est un peu surpris quand même que l’égoïsme soit du côté de l’esclavage et que le service des autres soit du côté de la liberté …!  Parfois, nous sommes tentés de penser l’inverse ; quand quelqu’un nous demande un service, il nous arrive de nous dire qu’il nous prend pour son esclave… et, à l’inverse, nous avons bien l’impression d’être enfin libres quand nous pouvons ne penser qu’à nous ! Mais si j’en crois Paul, la vraie liberté n’est pas ce qu’on croit ! Car le service, pour Paul, héritier de l’Ancien Testament, est un choix d’homme libre, un choix résolu comme le choix du Serviteur d’Isaïe, comme celui du Christ. Les quatre évangélistes ont noté l’insistance de Jésus sur ce point : « Le Père m’aime parce que je donne ma vie… Personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi-même » (Jn 10,17-18)… « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir… (Mc 10,45).
Saint Paul sait bien que ce n’est pas si simple puisqu’il parle de notre liberté tantôt comme d’une réalité, « le Christ nous a libérés… (donc c’est fait, c’est acquis)… tantôt comme d’un idéal, une vocation, un appel : POUR que nous soyons vraiment libres… » (ce n’est donc pas complètement réalisé)… ou bien encore « vous avez été appelés à la liberté… » Et il ajoute « ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage ».
Paul n’hésite pas à utiliser des images fortes pour fustiger l’égoïsme : « Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, vous allez vous détruire les uns les autres ». Pourquoi ? Parce que nous sommes faits pour aimer et que nous ne nous construisons nous-mêmes que dans l’amour. Paul nous représente nos vies concrètes comme un lieu d’affrontement permanent entre deux manières de vivre ; il nous dit : « Ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage ». Ce « Tenez bon ! » est valable pour toute notre vie : il n’y a pas parmi nous ceux qui, une fois pour toutes, sont passés du côté de la liberté et ceux qui se conduisent encore comme des esclaves ; chacun de nous doit sans cesse refaire ce passage ; un passage qui n’est jamais acquis une fois pour toutes ; avant que l’esprit de service soit devenu pour nous comme une seconde nature, il faut bien de longues années d’apprentissage ! Comprenons bien les expressions de Paul : la vie égoïste, c’est ce que Paul appelle « vivre selon la chair » (selon notre pente naturelle, si vous préférez) et la vie de service, c’est ce qu’il appelle « vivre selon l’esprit » (sous-entendu l’Esprit de Dieu, l’Esprit d’amour). Et cela, depuis la résurrection du Christ et la Pentecôte, nous en sommes devenus capables.
—————-
Compléments
Esclavage et liberté
Saint Paul est Juif, et donc habité par l’idéal de liberté qui est celui de toute la Bible ; la grande expérience de l’Exode, méditée depuis des siècles par le peuple juif, est celle de la libération d’Egypte. Dieu a libéré son peuple de l’esclavage en Egypte pour lui faire découvrir la grandeur de la liberté et du service librement consenti. Et toute la période de l’Exode dans le désert est interprétée comme un temps d’apprentissage nécessaire pour passer de l’esclavage en Egypte, sous la botte des Pharaons, à la libre décision de servir le Dieu de l’Alliance. Et puis, après des siècles de méditation, on a compris que la meilleure manière de servir Dieu, c’est de servir les hommes, et donc que l’homme accompli dans sa plénitude serait celui qui se met librement au service de ses frères. C’est le sens des textes qu’on appelle les chants du Serviteur chez Isaïe.
Mais, dans cette lettre aux Chrétiens de Galatie, Paul écrit à une communauté du monde grec dans lequel l’esclavage existe encore : c’est-à-dire que le serviteur est réellement un objet pour son maître, il est sa propriété, il lui appartient comme aujourd’hui notre poste de radio, notre voiture, notre maison ou n’importe quelle machine nous appartient ; si la télévision vous ennuie, vous n’avez qu’à l’éteindre ou changer de chaîne ! Au temps de Paul, si mon esclave ne me convient plus, j’en dispose comme je veux, je le vends à quelqu’un d’autre… Saint Paul s’appuie donc sur cette expérience de l’esclavage qui est très parlante pour son temps et tout le texte que nous venons de lire est bâti sur l’opposition entre : être libre ou être esclave. Pour lui, le Christ est l’exemple même de l’homme libre et le chrétien, à la suite du Christ, est un homme libre, ou plus exactement un homme libéré par le Christ, « affranchi » par le Christ.
Le Christ, homme libre
Les quatre évangélistes, tout au long de la Passion, s’ingénient à nous montrer que le Christ condamné, maltraité, enchaîné est pleinement libre alors que ses bourreaux sont le jouet de leur aveuglement, donc finalement esclaves, d’une certaine manière.
Chrétiens d’origine juive face à des Chrétiens d’origine païenne
« Vous n’êtes plus sujets de la Loi » : on perçoit ici le contexte d’affrontements récurrents dans les communautés chrétiennes du premier siècle, certains Chrétiens d’origine juive voulant imposer l’ensemble des pratiques juives aux Chrétiens d’origine païenne.

EVANGILE – SAINT LUC  9, 51-62
51 Comme s’accomplissait le temps
où il allait être enlevé au ciel,
Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem.
52 Il envoya, en avant de lui, des messagers ;
ceux-ci se mirent en route
et entrèrent dans un village de Samaritains
pour préparer sa venue.
53 Mais on refusa de le recevoir,
parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem.
54 Voyant cela,
les disciples Jacques et Jean dirent :
« Seigneur, veux-tu que nous ordonnions
qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? »
55 Mais Jésus, se retournant, les réprimanda.
56Puis ils partirent pour un autre village.
57 En cours de route, un homme dit à Jésus :
« Je te suivrai partout où tu iras. »
58Jésus lui déclara :
« Les renards ont des terriers,
les oiseaux du ciel ont des nids ;
mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. »
59 Il dit à un autre :
« Suis-moi. »
L’homme répondit :
« Seigneur, permets-moi d’aller d’abord
enterrer mon père. »
60 Mais Jésus répliqua :
« Laisse les morts enterrer leurs morts.
Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
61 Un autre encore lui dit :
« Je te suivrai, Seigneur ;
mais laisse-moi d’abord faire mes adieux
aux gens de ma maison. »
Jésus lui répondit :
62 « Quiconque met la main à la charrue,
puis regarde en arrière,
n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »

JESUS EN MARCHE VERS SA PASSION
« Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem » ; notre traduction dit « le visage déterminé », en fait, si l’on suit le texte grec, il faut traduire : « il durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem ». Or Luc n’a pas choisi ces mots par hasard car cette expression « il durcit sa face » est un rappel du troisième chant du Serviteur (Is 50,7) : face à la persécution, le Serviteur dont parle Isaïe dit « Je ne me suis pas dérobé… j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu ». « Dur comme pierre » veut dire la détermination parce qu’il sait que Dieu ne l’abandonnera pas. « Dieu ne peut m’abandonner à la mort, dit le psaume 15/16 (psaume de ce dimanche), ni laisser son ami voir la corruption ». A un moment ou à un autre, Jésus a eu à prendre la décision de ne pas se dérober, comme dit Isaïe. On peut donc lire ce récit de Luc comme la présentation du véritable serviteur de Dieu.
Son attitude en Samarie, par exemple, est révélatrice : un village refuse de les accueillir pour la simple raison qu’ils ont annoncé leur intention de se rendre à Jérusalem ; (on connaît l’hostilité qui règne depuis des siècles entre les Samaritains et les habitants de Jérusalem). Et les disciples, alors, ont le réflexe de vouloir infliger un châtiment sévère à ce village : ils se souviennent du prophète Elie appelant le feu du ciel sur d’autres hérétiques, les prophètes de Baal. Ils ont devant eux plus grand qu’Elie ; et donc le feu du ciel leur paraît tout indiqué. Mais justement, parce qu’il est plus grand qu’Elie, parce qu’il est l’amour même, Jésus ne peut envisager des solutions de violence et de pouvoir. Voilà ce qu’est le serviteur de Dieu.
LA FIDELITE A NOTRE BAPTEME EXIGE CERTAINS RENONCEMENTS
Suivent les trois rencontres qui nous valent trois phrases particulièrement exigeantes de Jésus : exigeantes pour lui d’abord ; ces trois phrases dévoilent le combat qu’il mène lui-même. Première rencontre : « Un homme lui dit : je te suivrai partout où tu iras. » Il lui répond : Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête ». Là on est devant une énorme contradiction : le Fils de l’homme, c’est dans le livre de Daniel un personnage glorieux qui vient sur les nuées du ciel et à qui Dieu donne la royauté universelle ; Jésus s’attribue ce titre qui dit déjà sa victoire ; et en même temps il mène cette vie humble, pauvre, voire rejetée comme ici par les habitants de ce village de Samarie ; aujourd’hui on le traiterait de « Sans domicile fixe » ! On retrouve ici un écho des Tentations au désert : l’Ecriture annonce déjà sa victoire mais sa vie terrestre se déroule sous le signe de la pauvreté et de l’humilité.
Deuxième rencontre : celle qui nous vaut l’une des phrases les plus surprenantes ! Il dit à quelqu’un « Suis-moi » et l’homme répond « Permets-moi d’abord d’aller enterrer mon père ». Et Jésus reprend : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le Règne de Dieu ». Pour lui, habituellement respectueux de la loi juive, cette phrase est scandaleuse ; le respect des parents et en particulier l’ensevelissement est très important dans la loi juive. Peut-être Jésus trahit-il ici les choix terribles qu’il a dû faire pour son propre compte ; annoncer le royaume de Dieu a exigé de lui une détermination sans faille. Or, sur les trois hommes dont on nous parle, celui-ci est le seul qui ne se propose pas lui-même : c’est Jésus qui l’appelle. S’il l’appelle, c’est par amour et il l’appelle à aimer ; tout amour exige des renoncements terribles ; Jésus le sait d’expérience. En même temps, sa phrase est libératrice, en quelque sorte, elle nous déculpabilise : lorsque deux devoirs nous paraissent contradictoires, le critère de choix devra être l’accomplissement de la mission. Lorsque celle-ci l’exige, il ne faut pas se sentir coupables de devoir manquer à d’autres obligations.
Enfin, troisième rencontre : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Cette dernière phrase nous fait penser à l’histoire d’Elisée : lui aussi voulait bien suivre le prophète Elie, mais auparavant, il voulait faire ses adieux à sa famille. Elie l’avait laissé faire, mais il lui avait fait comprendre qu’ensuite il lui faudrait savoir rompre les amarres, s’engager sans retour. Le cas ici est un peu semblable : un auditeur bien intentionné, voudrait bien suivre Jésus, mais il demande un délai. Et Jésus lui dit cette phrase un peu terrible « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu »… On trouve dans la littérature antique des maximes de ce genre : par exemple, l’auteur romain Pline dit que pour tracer correctement un sillon, il ne faut pas se détourner. Jésus radicalise ce proverbe ; là encore il nous fait une confidence, il avoue les renoncements sans retour que sa mission a exigés à tout instant : n’oublions pas que ceci se passe au moment où il vient de prendre résolument la route de Jérusalem, c’est-à-dire de la Passion et de la Croix : du confort de la maison familiale de Nazareth à la montée à Jérusalem, Jésus a vécu dans sa chair de multiples arrachements.
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Complément
Jésus « réprimande » ses disciples, tentés par le pouvoir ou la violence. Y a-t-il là pour lui-même une tentation à combattre ?

Commentaires du dimanche 19 juin

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 19 juin 2022
Solennité du Saint Sacrement

1ère lecture
Psaume
2ème lecture
Evangile

PREMIERE LECTURE – Livre de la Genèse 14, 18-20
En ces jours-là,
18 Melkisédek, roi de Salem,
fit apporter du pain et du vin :
il était prêtre du Dieu très-haut.
19 Il bénit Abram en disant :
« Béni soit Abram par le Dieu très-haut,
qui a fait le ciel et la terre ;
20 et béni soit le Dieu très-haut,
qui a livré tes ennemis entre tes mains. »
Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.

Melchisédech est nommé deux fois seulement dans l’Ancien Testament, ici dans le livre de la Genèse et dans le psaume 109/110 que nous lisons également ce dimanche. Deux fois, c’est peu, mais, curieusement, ce personnage devait jouer plus tard un grand rôle dans l’esprit de ceux qui attendaient le Messie et, un rôle bien plus grand encore chez les Chrétiens. La preuve, il est même cité dans une prière eucharistique ! Il nous intéresse donc au plus haut point.
Nous savons qu’Abraham revenait d’une expédition victorieuse quand il a rencontré Melchisédech. A vrai dire, les festivités après une victoire militaire étaient certainement chose courante et la Bible nous les raconte rarement. Pourquoi celle-ci nous est-elle racontée ? Certainement parce que plus tard, peut-être même très longtemps après les événements, on a trouvé à cette histoire un intérêt particulier.
Je commence par vous rappeler l’histoire : une guerre vient d’éclater dans la région ; deux petites coalitions s’affrontent, cinq rois d’un côté, quatre de l’autre. Chacun des belligérants s’est évidemment entouré pour la bataille du meilleur de ses troupes. Le roi de Sodome fait partie des combattants. Précisons tout de suite que ni Melchisédech ni Abraham ne sont directement concernés au début.
Mais les choses vont changer : à l’issue de la bataille, le roi de Sodome est vaincu ; or, parmi ses sujets, il y avait Lot, le neveu d’Abraham, qui est fait prisonnier. Abraham, prévenu, vole au secours de son neveu et délivre Lot et en même temps le roi de Sodome et ses sujets. Conformément aux usages de l’époque, le roi de Sodome va désormais devenir allié d’Abraham.
C’est alors qu’intervient Melchisédech dont le nom signifie « roi de justice » : probablement pour un repas d’Alliance, mais l’auteur de notre texte ne le précise pas, car, à partir de ce moment, il change de sujet : il focalise son récit sur le personnage de Melchisédech et sa relation avec Abraham.
Et que nous dit-il de Melchisédech ? Des choses assez inhabituelles dans la Bible :
Premièrement, il n’a pas de généalogie ; deuxièmement, il est à la fois roi et prêtre, alors que pendant de nombreux siècles de l’histoire d’Israël, c’est une chose qui ne devait pas se produire ; troisièmement, il est roi de Salem : on pense qu’il s’agit peut-être de la ville qui sera plus tard Jérusalem quand David l’aura conquise pour en faire sa capitale ; quatrièmement, l’offrande apportée par Melchisédech se compose de pain et de vin et non pas d’animaux comme le sacrifice qu’offrira Abraham et qui nous sera raconté au chapitre 15 ; cinquièmement, Melchisédech bénit le Dieu très-Haut et bénit Abraham en son nom ; enfin, sixièmement, Abraham verse la dîme (c’est-à-dire le dixième de son butin de guerre) à Melchisédech ; cela signifie qu’il reconnaît son sacerdoce.
Toutes ces précisions ont certainement un grand intérêt pour notre auteur qui s’attache visiblement aux relations entre le pouvoir royal et le sacerdoce : par exemple, c’est la première fois que le mot « prêtre » apparaît dans la Bible ; et, clairement, Melchisédech a toutes les caractéristiques des prêtres puisqu’il offre un sacrifice, qu’il prononce une bénédiction de la part du « Dieu Très-Haut qui crée ciel et terre » et qu’Abraham lui offre la dîme, c’est-à-dire le dixième de ses biens.
On notera le silence absolu du texte sur les origines de Melchisédech : alors que, généralement, la Bible attache une très grande importance à la généalogie, surtout celle des prêtres, ce prêtre-là, Melchisédech, le premier de la liste, nous ne savons rien de lui… comme s’il était hors du temps…
Voici donc un prêtre reconnu comme tel ; cela veut dire qu’il existait un sacerdoce bien avant l’institution légale du sacerdoce dans la loi juive, avant qu’on ne décide que tous les prêtres devaient être pris dans la tribu de Lévi, lequel est le fils de Jacob et donc l’arrière petit-fils d’Abraham. A certaines époques, quand on était mécontent du pouvoir des prêtres, on était peut-être bien content de leur rappeler qu’il peut y avoir des prêtres qui ne descendent pas de Lévi, c’est ce qu’on appelait « être prêtre selon l’ordre de Melchisédech » (c’est-à-dire à la manière de Melchisédech).
Actuellement, aucun exégète ne sait dire de façon certaine ni par qui, ni quand ni dans quel but ce texte a été écrit. S’agissait-il de légitimer un sacerdoce différent, et lequel ? Ce texte pourrait dater de l’époque où la dynastie de David semblait éteinte à tout jamais et où l’on a commencé à entrevoir un Messie différent : non plus un roi descendant de David, mais un prêtre, capable d’apporter aux descendants d’Abraham la bénédiction du Dieu Très-Haut. On comprend alors ses titres : « roi de justice et roi de paix ».
Plus tard, je vous le disais en commençant, le personnage de Melchisédech a été considéré comme un ancêtre du Messie. Nous le verrons mieux dans le psaume 109/110 que cette même fête du Corps et du Sang du Christ nous propose.
Enfin, on ne se privera pas dans l’avenir de faire remarquer que Abraham n’était pas encore circoncis quand il a été béni par Melchisédech : puisque le rite de la circoncision ne sera donné à Abraham que plus tard, d’après le livre de la Genèse. Les Chrétiens, en particulier, en déduiront qu’il n’est pas nécessaire d’être circoncis pour être béni de Dieu. (On se souvient que c’était une question qui se posait dans les premières communautés chrétiennes composées de Juifs circoncis et de non-Juifs).
Bien sûr, une offrande de pain et de vin, scellant un repas d’Alliance, offerte par les mains du roi de justice et de paix, vrai roi, vrai prêtre du Dieu Très-Haut… nous, Chrétiens, nous y reconnaissons le geste du Christ : et nous y découvrons la continuité du projet de Dieu. A chaque Eucharistie, nous refaisons le geste de Melchisédech accompagnant l’offrande de pain et de vin des mots « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui donnes ce pain et ce vin… »
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Compléments
– Nous sommes au chapitre 14 du livre de la Genèse : le Dieu de Melchisédech s’appelle le Dieu Très-haut, exactement comme le Dieu d’Abraham. Mais les chapitres 12-13 et 15 qui sont des chapitres majeurs de l’histoire d’Abraham n’emploient pas le même nom de Dieu ! Ils l’appellent « le SEIGNEUR » (c’est-à-dire le Tétragramme YHVH). Le chapitre 14 est-il donc d’une autre venue que les chapitres qui l’entourent ?

PSAUME – 109 (110), 1 – 4
1 Oracle du SEIGNEUR à mon seigneur :
« Siège à ma droite,
et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »
2 De Sion, le SEIGNEUR te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au coeur de l’ennemi. »
3 Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore,
je t’ai engendré. »
4 Le SEIGNEUR l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais
selon l’ordre du roi Melkisédek. »

Certaines de ces phrases sont adressées au nouveau roi de Jérusalem le jour de son sacre ; je commence donc par vous raconter la cérémonie du sacre ; ce rituel s’explique si l’on sait que, en filigrane, derrière toute cérémonie de sacre d’un roi à Jérusalem se profilait l’attente du Messie : Dieu, rappelez-vous, a promis à David que sa dynastie serait éternelle, et depuis cette promesse, on attend le roi idéal qui ne manquera pas de venir, celui qu’on appelle le Messie. A chaque sacre d’un nouveau roi, à Jérusalem, donc, on espérait qu’il serait ce Messie attendu.
La cérémonie se déroulait en deux temps, au Temple de Jérusalem, d’abord, puis à l’intérieur du palais royal dans la salle du trône.
Au Temple, d’abord : le roi arrive, escorté de la garde royale ; puis un prophète pose le diadème sur sa tête (le terme technique, c’est il lui « impose » le diadème). Il lui remet également un rouleau (qu’on appelle « les témoignages ») et qui est la charte de l’Alliance conclue par Dieu avec la descendance de David ; cette charte contient des formules qui s’appliquent à chaque roi : « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré »… et encore « Demande-moi et je te donnerai les nations comme héritage » : cette charte lui fait également connaître son nouveau nom (cf Isaïe 9,5). Toujours au Temple, le prêtre lui confère « l’onction ». La cérémonie au Temple s’achève par une acclamation, une clameur immense qu’on appelle la « Terouah » : tous ceux qui assistent à la cérémonie crient « un tel est roi » dans un concert d’applaudissements, au son du cor et des trompettes. La « Terouah », en réalité, c’est un cri de guerre qui s’est transformé en ovation pour le nouveau roi : c’est le roi-chef de guerre qu’on acclame.
Puis on se rend en cortège, ou plutôt en procession au Palais. Le cortège pousse des clameurs « à fendre la terre » comme on dit. Au passage, le roi s’arrêtera pour boire à une source, symbole de la vie nouvelle qui lui est donnée et de la force dont il est revêtu désormais pour triompher de ses ennemis. Au Palais, dans la salle du trône, se déroule la deuxième partie de la cérémonie : le cortège royal, venant du Temple, pénètre dans la salle du trône. Le psaume d’aujourd’hui commence ici : le prophète prend la parole au nom de Dieu, en employant la formule solennelle : « Oracle du SEIGNEUR » ; il invite le nouveau roi à gravir les marches du trône et à s’asseoir. Dans la Bible, on rencontre l’expression « s’asseoir sur le trône des rois » qui signifie « régner ». Sur les marches du trône, sont sculptés ou gravés des guerriers ennemis enchaînés : donc, en gravissant les marches, le roi posera le pied sur la nuque de ces soldats ; ce geste de victoire est le présage de ses victoires futures ; c’est le sens de la première strophe : « Oracle du SEIGNEUR à mon seigneur » (il faut lire « parole de Dieu pour le nouveau roi ») : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ».
Reste l’expression « à ma droite »… or c’est Dieu qui parle par la bouche du prophète : au départ, cela correspond à une donnée très concrète, topographique : à Jérusalem, le palais de Salomon est situé au Sud du Temple (donc à droite du Temple, si vous êtes tournés vers l’Est) ; tout s’explique : Dieu trône invisiblement au-dessus de l’Arche dans le Temple et le roi siégeant sur son trône sera donc à sa droite. Puis le prophète remet le sceptre au nouveau roi ; et c’est la deuxième strophe : « De Sion, le SEIGNEUR te présente le sceptre de ta force ; domine jusqu’au coeur de l’ennemi ». Cette remise du sceptre est symbolique de la mission confiée au roi. Il dominera ses ennemis, pour protéger son peuple.
Désormais il s’inscrit dans la longue chaîne des rois descendants de David : il est à son tour porteur de la promesse faite à David ; on n’oublie pas qu’il n’est qu’un homme mortel, mais il devient porteur d’un destin éternel parce que le projet de Dieu est éternel. C’est probablement le sens de la strophe suivante, un peu obscure : « Le jour où paraît ta puissance » (c’est-à-dire le jour du sacre) « tu es prince, éblouissant de sainteté » (tu es revêtu de la sainteté de Dieu et donc de son immortalité)… « Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré » : manière de dire qu’il est prévu par Dieu depuis l’aurore du monde. Le roi homme reste mortel mais, dans la foi d’Israël, la lignée de David, prévue de toute éternité, est immortelle.
Dans le même sens, la strophe suivante emploie l’expression « à jamais » : « Tu es prêtre à jamais »… le roi futur (c’est-à-dire le Messie) sera donc à la fois roi et prêtre comme l’était Melchisédech ; il sera prêtre, c’est-à-dire médiateur entre Dieu et son peuple. On a ici la preuve que, dans les derniers siècles de l’histoire biblique, on pensait que le Messie serait prêtre. Enfin le psaume précise : prêtre « selon l’ordre de Melchisédech » ; c’est qu’il y avait réellement un problème : on ne peut pas être prêtre si on ne descend pas de Lévi ; c’est la Loi ; mais comment concilier cette Loi avec la promesse que le Messie sera un roi descendant de David, qui, est de la tribu de Juda et non de Lévi ? Le psaume 109/110 donne la réponse : il sera prêtre, oui, mais à la manière de Melchisédech, ce roi de Salem, à la fois roi et prêtre bien avant que n’existe la tribu de Lévi.
Soit dit en passant, le psaume 109/110 raconte un sacre, mais cela ne veut pas dire qu’il ait été chanté pour un sacre réel : ce qui est sûr, c’est qu’il a été chanté à Jérusalem, pendant la fameuse Fête des Tentes pour rappeler les promesses messianiques de Dieu. En évoquant une scène d’intronisation, ce sont ces promesses, en réalité, qu’on évoque pour maintenir l’espérance du peuple.
En relisant ce psaume, le Nouveau Testament y a découvert une profondeur nouvelle : Jésus-Christ est bien ce prêtre « à jamais », conçu de toute éternité, médiateur de l’Alliance définitive, et surtout il est victorieux du pire ennemi de l’homme, la mort, par sa résurrection. Saint Paul le dit dans la première lettre aux Corinthiens : « Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort, car il a tout mis sous ses pieds. »
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Complément
On peut reconstituer le déroulement du sacre des rois à partir des descriptions qu’en donnent plusieurs livres de la Bible, en particulier les livres des Rois et des Chroniques, à propos des sacres de Salomon et de Joas.

DEUXIEME LECTURE – première lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens 11, 23-26
Frères
23 j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur,
et je vous l’ai transmis :
la nuit où il était livré,
le Seigneur Jésus prit du pain,
24 puis, ayant rendu grâce,
il le rompit, et dit :
« Ceci est mon corps, qui est pour vous.
Faites cela en mémoire de moi. »
25 Après le repas, il fit de même avec la coupe,
en disant :
« Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang.
Chaque fois que vous en boirez,
Faites cela en mémoire de moi. »
26 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain
et que vous buvez cette coupe,
vous proclamez la mort du Seigneur,
jusqu’à ce qu’il vienne.

« Je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition. » Saint Paul nous dit ici le véritable sens du mot « tradition » : non pas seulement une habitude qu’il faut respecter, mais un dépôt précieux que nous nous transmettons fidèlement de génération en génération… Si nous sommes croyants aujourd’hui, c’est parce que depuis deux mille ans, les Chrétiens, à toute époque, ont fidèlement transmis le trésor qu’ils portaient ; comme dans une course de relais, on se transmet ce qu’on appelle le « témoin ». Et si la transmission est fidèle, on peut dire que la tradition nous vient du Seigneur : « Je vous ai transmis ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur ». Quand nous transmettons à notre tour le dépôt précieux de la foi, nous avons le devoir de vérifier qu’il vient bien du Seigneur et non pas de nos petites idées personnelles.
C’est cette transmission fidèle qui construit progressivement le Corps du Christ au long de l’histoire de l’humanité ; cette transmission n’est pas un savoir intellectuel, elle est l’entrée dans le mystère du Christ et notre fidélité se mesure à notre manière de vivre : or justement, Paul s’inquiète des mauvaises habitudes que sont en train de prendre les Corinthiens ; et les quelques versets que nous lisons ici s’inscrivent dans un chapitre où il leur rappelle les exigences de la vie fraternelle. « Je n’ai pas à vous féliciter : lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions… » On peut se demander ce qu’il dirait aujourd’hui en voyant tant de schismes et de divisions parmi les Chrétiens du vingt-et-unième siècle ? Pour lui l’exigence de vivre en communion les uns avec les autres découle directement du mystère de l’Eucharistie.
« La nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain » : Paul fait un lien direct entre la Passion du Christ et ce geste ; « il était livré » : là Jésus est passif, il est le jouet d’une trahison, de l’incompréhension, de la haine des hommes… il est livré entre nos mains… Dans les phrases suivantes « il prit du pain… il rendit grâce, il le rompit, il dit… », au contraire, il est actif, il prend l’initiative, il donne un sens à tout ce qui va se passer : il retourne la situation ; de cette conduite de malheur, il va faire le geste suprême de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Et, là, on entend en écho la phrase de Jésus lui-même rapportée par Saint Jean : « Ma vie, on ne me la prend pas, je la donne » (Jn 10,18). De ce contexte de haine et d’aveuglement, il va faire le lieu de l’amour et du partage : « mon corps est pour vous » ; « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang »…Voilà ce qu’est le « pardon » au vrai sens du terme : le don parfait, au sens de parachevé, par-delà la haine… Et par là même, il montre la puissance de l’amour, qui est seul capable de transformer des conduites de mort en source de vie. Seul le pardon est capable de ce miracle. « Il est vraiment grand le mystère de la foi » comme nous le disons à chaque Eucharistie.
Quand il lit le mystère de la foi à ce niveau-là, Paul ne peut qu’être scandalisé de l’écart entre la profondeur de ce mystère et la mesquinerie de la conduite des Corinthiens. Je vous rappelle le reproche que leur faisait Paul : « Quand vous vous réunissez en commun, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez. Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l’un a faim, tandis que l’autre est ivre. » (1 Co 11, 20). On ne s’étonne pas que ce texte nous soit proposé justement le jour de la fête du Corps du Christ : nous sommes aujourd’hui ce Corps du Christ en train de grandir.
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur. » Nous proclamons sa mort : c’est-à-dire que nous proclamons son témoignage d’amour jusqu’au bout ; comme le dit la très belle prière eucharistique de la Réconciliation, nous proclamons que « ses deux bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de l’Alliance » (entre Dieu et l’humanité). Quand nous « proclamons sa mort », nous nous engageons donc résolument dans la grande oeuvre de réconciliation et d’Alliance inaugurée par Jésus.
Saint Paul termine par cette phrase : « Vous proclamez sa mort jusqu’à ce qu’il vienne ». Ce « jusque-là » dit notre impatience. Le peuple chrétien est tendu vers la venue du Christ ; nous sommes le peuple de l’attente. Cette attente, nous la disons à chaque Eucharistie : « Viens, Seigneur Jésus », c’est la dernière phrase de l’acclamation après la Consécration. Mais aussi dans le Notre Père : « Que ton règne vienne ». Et si Jésus nous invite à redire si souvent cette prière, c’est pour nous éduquer à l’espérance : pour que nous devenions des impatients de son Règne, de sa venue.
Dernière remarque : Paul dit « jusqu’à ce qu’il vienne » et non pas « jusqu’à ce qu’il revienne ». Nous n’attendons pas le retour du Christ comme s’il était parti quelque part loin de nous et qu’il devait revenir. Il n’est pas parti quelque part loin de nous ! Il est avec nous « tous les jours jusqu’à la fin des temps » comme il nous l’a promis (Mt 28, 20). Mais nous attendons sa VENUE au sens où l’on dit « Le Dieu qui est, qui était et qui vient » : il ne cesse de venir au sens où sa Présence agissante accomplit peu à peu le grand projet prévu dès avant la création du monde, pour peu que nous acceptions d’y collaborer.
Le dernier mot de la Bible, dans l’Apocalypse, c’est justement « Viens, Seigneur Jésus ». Le début du livre de la Genèse nous disait la vocation de l’humanité appelée à être l’image et la ressemblance de Dieu, donc destinée à vivre d’amour, de dialogue, de partage comme Dieu lui-même dans sa Trinité. Le dernier mot de la Bible nous dit que le projet se réalise en Jésus-Christ. Quand nous disons « Viens Seigneur Jésus », nous appelons de toutes nos forces le jour où il nous rassemblera tous des quatre coins du monde pour ne faire qu’un seul Corps.

EVANGILE – selon Saint Luc 9, 11-17
En ce temps-là,
11 Jésus parlait aux foules du règne de Dieu,
et guérissait ceux qui en avaient besoin.
12 Le jour commençait à baisser.
Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent :
« Renvoie cette foule :
qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs
afin d’y loger et de trouver des vivres ;
ici nous sommes dans un endroit désert. »
13 Mais il leur dit :
« Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Ils répondirent :
« Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons.
À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture
pour tout ce peuple. »
14 Il y avait environ cinq mille hommes.
Jésus dit à ses disciples :
« Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
15 Ils exécutèrent cette demande
et firent asseoir tout le monde.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons,
et, levant les yeux au ciel,
il prononça la bénédiction sur eux,
les rompit
et les donna à ses disciples
pour qu’ils les distribuent à la foule.
17 Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ;
puis on ramassa les morceaux qui leur restaient :
cela faisait douze paniers.

Pour la fête du Corps et du Sang du Christ, nous lisons un récit de miracle et plus exactement de multiplication des pains : ce choix peut nous surprendre ; Corps et du Sang du Christ, nous pensons aussitôt à l’Eucharistie… et, à première vue, quel lien y a-t-il entre l’Eucharistie et un miracle de multiplication des pains ? Saint Luc, lui-même, pourtant, a très certainement voulu marquer ce lien car il décrit les gestes de Jésus avec les termes mêmes de la liturgie eucharistique : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna à ses disciples. »
Reprenons le texte en le suivant tout simplement : la première phrase, d’abord, « Jésus parlait du règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin ». Il annonce le règne de Dieu par ses paroles et par ses actes. La multiplication des pains intervient tout de suite après : c’est donc qu’elle s’inscrit dans ce contexte : la multiplication des pains, aussi, c’est le règne de Dieu en actes ; nourrir ceux qui ont faim, c’est faire naître le règne de Dieu. (On sait à quel point Luc aime insister sur la nécessaire cohérence entre les paroles et les actes).
« Le jour commençait à baisser » : les disciples ont souci de ces gens qui vont se laisser surprendre par la nuit ; très sagement ils suggèrent la solution : il faut disperser cette foule, renvoyer tout le monde ; chacun pourra régler son problème de logement et de nourriture ; on trouvera bien le nécessaire dans les environs… apparemment, à en croire le texte de Luc, c’était envisageable. Mais Jésus ne retient pas cette solution de dispersion : on peut se demander pourquoi ? Peut-être le Règne de Dieu qu’il annonce ne cadre-t-il pas avec des solutions de dispersion ? Le Royaume de Dieu est un mystère de rassemblement, nous le savons ; il ne s’accommode pas du « chacun pour soi ».
Et Jésus dit sa solution à lui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » ; les disciples ont dû être un peu surpris ! Sa solution, elle est facile à dire, mais comment faire ? Ils sont réalistes, eux : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons » ; cela pourrait aller pour une famille, peut-être, mais pour cinq mille hommes, c’est dérisoire. Ils ont raison, cent fois raison… à vues humaines. Mais pourtant, si Jésus leur dit cette phrase plutôt surprenante, ce n’est pas pour les mettre dans l’embarras ; jamais Jésus ne cherche à mettre quiconque dans l’embarras : ils le savent bien ; s’il leur dit de nourrir eux-mêmes la foule, c’est qu’ils en ont les moyens.
Alors ils ont l’idée d’une deuxième solution : nous pourrions « aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce monde ». C’est déjà beaucoup mieux ; ce n’est pas une solution de dispersion ; les disciples sont prêts à jouer les intendants, à se mettre au service de cette foule. Mais apparemment, cela ne convient pas encore : Jésus ne les laisse pas partir faire les courses. Visiblement, il a une autre solution ; il ne leur fait pas de reproche, il leur dit simplement : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante ». Il choisit donc la solution du rassemblement ; on peut remarquer cependant que si le règne de Dieu est un rassemblement, ce n’est pas une foule indistincte, c’est un rassemblement organisé ; une communauté de communautés, un rassemblement de communautés distinctes, si l’on préfère.
Il « bénit » les pains : ce n’est pas un rite magique sur le pain ; c’est reconnaître le pain comme don de Dieu et lui demander de savoir l’utiliser pour le service des affamés. Reconnaître le pain comme don de Dieu, c’est tout un programme ; c’est très exactement le sens de la démarche de la préparation des dons à la Messe : ce que l’on appelait autrefois l’offertoire ; si la Réforme liturgique engagée au Concile Vatican II a remplacé le mot « offertoire » par cette expression « Préparation des dons », c’est pour nous aider à mieux comprendre de quoi il s’agit : ce n’est pas nous qui donnons quelque chose. Dans la formule « Préparation des dons », il faut entendre « Préparation des dons de Dieu ». Quand nous apportons à l’autel du pain et du vin qui sont symboliques de tout le cosmos et de tout le travail de l’humanité, nous reconnaissons que tout est don de Dieu : que nous ne sommes pas propriétaires de tout ce qu’il nous a donné (que ce soit notre avoir matériel, ou nos richesses de toute sorte, physiques, intellectuelles, spirituelles…) ; nous n’en sommes pas propriétaires, nous en sommes intendants : et ce geste répété à chaque Eucharistie va peu à peu nous transformer, et faire de nous réellement des intendants de nos richesses pour le bien de tous. C’est peut-être bien dans ce geste de dépossession que nous pourrions puiser l’audace des miracles : en disant à ses disciples « Donnez-leur vous-mêmes à manger », Jésus voulait leur faire découvrir qu’ils ont des ressources insoupçonnées… mais à condition de tout reconnaître comme don de Dieu.
Encore une fois, quand Jésus dit « Donnez-leur vous-mêmes à manger », ce n’est pas pour les mettre dans l’embarras : ils en sont capables, mais ils ne le savent pas, ou ils n’osent pas le croire. Si ce texte nous est proposé à nous, aujourd’hui, à notre tour, c’est que Jésus, devant les affamés du monde entier, nous dit aujourd’hui : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Et nous aussi, comme les disciples, avons des ressources que nous ignorons. A condition de reconnaître nos richesses de toute sorte comme don de Dieu et de nous considérer, nous, comme de simples intendants. Encore faut-il nous souvenir d’une chose, nous l’avons vu un peu plus haut : en refusant la solution de dispersion de la foule imaginée par les disciples, Jésus nous montre que le Règne de Dieu ne s’accommode pas du « chacun pour soi ».
Alors le lien entre cette multiplication des pains et la Fête du Corps et du Sang du Christ s’éclaire ; c’est l’évangile de Jean qui nous donne la clé : tandis que les trois évangiles synoptiques rapportent l’institution de l’Eucharistie, le soir du Jeudi Saint, avec, chez Luc, l’ordre du Seigneur « Vous ferez cela en mémoire de moi », Saint Jean, lui, raconte le lavement des pieds et la recommandation de Jésus : « Ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » Ce qui veut dire qu’il y a deux manières indissociables de célébrer le mémorial de Jésus-Christ : non seulement partager l’Eucharistie mais aussi nous mettre au service des autres (service symbolisé par le lavement des pieds), c’est-à-dire, très concrètement, multiplier les richesses du monde pour les partager à tous les hommes.

Commentaires du dimanche 12 juin

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 12 juin 2022
Fête de la Trinité

1ère lecture
Psaume
2ème lecture
Evangile

PREMIERE LECTURE – LIVRE DES PROVERBES    8, 22-31
Écoutez ce que déclare la Sagesse de Dieu :
22 « Le SEIGNEUR m’a faite pour lui,
principe de son action,
première de ses œuvres, depuis toujours.
23 Avant les siècles j’ai été formée,
dès le commencement, avant l’apparition de la terre.
24 Quand les abîmes n’existaient pas encore, je fus enfantée,
quand n’étaient pas les sources jaillissantes.
25 Avant que les montagnes ne soient fixées,
avant les collines, je fus enfantée,
26 avant que le SEIGNEUR n’ait fait la terre et l’espace,
les éléments primitifs du monde.
27 Quand il établissait les cieux, j’étais là,
quand il traçait l’horizon à la surface de l’abîme,
28 qu’il amassait les nuages dans les hauteurs
et maîtrisait les sources de l’abîme,
29 quand il imposait à la mer ses limites,
si bien que les eaux ne peuvent enfreindre son ordre,
quand il établissait les fondements de la terre.
30 Et moi, je grandissais à ses côtés.
Je faisais ses délices jour après jour,
jouant devant lui à tout moment,
31 jouant dans l’univers, sur sa terre,
et trouvant mes délices avec les fils des hommes. »

LE COSMOS ET L’HUMANITE BAIGNENT DANS LA SAGESSE DE DIEU
Pour les hommes de la Bible, il ne fait pas de doute que Dieu conduit le monde avec sagesse !  « Tu as fait toutes choses avec sagesse » dit le psaume 103 (104) que nous avons chanté pour la Pentecôte. C’est même tellement une évidence qu’on en arrive à écrire des discours entiers sur ce sujet. C’est le cas du texte que nous venons de lire : il s’agit d’une véritable prédication sur le thème : ‘Mes frères, n’engagez pas vos vies sur des fausses pistes. Dieu seul connaît ce qui est bon pour l’homme ; conformez-vous à l’ordre des choses qu’il a établi depuis les origines du monde, c’est le seul moyen d’être heureux.’
Pour donner plus de poids à sa prédication, l’auteur fait parler la sagesse elle-même comme si elle était une personne. Mais ne nous y trompons pas : ce n’est qu’un artifice littéraire ; la preuve, c’est qu’au chapitre suivant, Dame Folie parle aussi.
Pour l’instant donc, c’est Dame Sagesse qui se présente à nous : première remarque, elle ne parle pas d’elle toute seule… elle ne parle d’elle qu’en fonction de Dieu, comme s’ils étaient inséparables. « Le SEIGNEUR m’a faite POUR LUI principe de son action… Avant les siècles, j’ai été formée (sous-entendu par Dieu)… Quand les abîmes n’existaient pas encore, je fus enfantée (sous-entendu par Dieu)… » Donc entre Dieu et la Sagesse existe une relation de très forte intimité… La foi juive au Dieu unique n’a jamais envisagé un Dieu-Trinité : mais il semble bien ici, que, sans abandonner l’unicité de Dieu, elle pressent qu’au sein même du Dieu UN, il y a un mystère de dialogue et de communion.
Deuxième remarque : « AVANT » est un mot qui revient très souvent dans ce passage ! « AVANT les siècles, j’ai été formée … DES LE COMMENCEMENT, AVANT l’apparition de la terre. Quand les abîmes n’existaient PAS ENCORE, je fus enfantée, quand n’étaient pas les sources jaillissantes. AVANT que les montagnes ne soient fixées, AVANT les collines, je fus enfantée, avant que le SEIGNEUR n’ait fait la terre et l’espace, les éléments primitifs du monde. Quand il établissait les cieux, J’ETAIS LA … » C’est clair : le leitmotiv est bien : ‘J’étais là de toute éternité, AVANT toute création’…  Il y a donc là une insistance très forte sur l’antériorité de celle qui se prénomme la Sagesse par rapport à toute création.
Troisième remarque, la Sagesse joue un rôle dans la Création : « J’étais là… quand il (Dieu) imposait à la mer ses limites, si bien que les eaux ne peuvent enfreindre son ordre, quand il établissait les fondements de la terre, ». Pour une oeuvre si belle qu’elle engendre une véritable jubilation : « Je faisais ses délices jour après jour, jouant devant lui à tout moment, jouant dans l’univers, sur sa terre, et trouvant mes délices avec les fils des hommes. »
ENTRE DIEU ET LES HOMMES UN MYSTERE D’AMOUR
La Sagesse est auprès de Dieu et « elle trouve ses délices » auprès de Dieu… elle est auprès de nous… et « elle trouve ses délices » auprès de nous. On entend là comme un écho du refrain de la Genèse : « Dieu vit que cela était bon » ; plus encore, au sixième jour, tout de suite après la création de l’homme qui était comme le couronnement de toute son oeuvre, « Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voilà, c’était très bon ! » (Gn 1,31).
Du coup, ce texte nous révèle un aspect particulier et éminemment positif de la foi d’Israël : la Sagesse éternelle a présidé à toute l’oeuvre de Création : l’insistance du texte est très forte là-dessus ; on peut en déduire deux choses : premièrement, depuis l’aube du monde, l’humanité et le cosmos baignent dans la Sagesse de Dieu. Deuxièmement, le monde créé n’est donc pas désordonné puisque la Sagesse en est le maître d’oeuvre. Cela devrait nous engager à ne jamais perdre confiance. Enfin, c’est bien la folie de la foi d’oser croire que Dieu est sans cesse présent à la vie des hommes, et plus encore qu’il trouve ses délices en notre compagnie… C’est une folie, mais le fait est là : si Dieu continue inlassablement de proposer son Alliance d’amour, c’est bien parce qu’il « trouve jour après jour ses délices avec les fils des hommes ».
Reste une question : pourquoi ce texte nous est-il proposé pour la fête de la Trinité ? Pas une fois on n’entend parler de Trinité dans ces lignes, ni même des mots Père, Fils et Esprit.
En ce qui concerne le Livre des Proverbes, cela n’a rien d’étonnant puisque quand il a été écrit, il n’était pas question de Trinité : non seulement, le mot n’existait pas, mais l’idée même de Trinité n’effleurait personne. Au début, pour le peuple élu, la première urgence était de s’attacher au Dieu Unique ; d’où la lutte farouche de tous les prophètes contre l’idolâtrie et le polythéisme parce que la vocation de ce peuple est précisément d’être témoin du Dieu unique ; n’oublions pas cette phrase du livre du Deutéronome : « A toi, il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le SEIGNEUR qui est Dieu ; il n’y en a pas d’autre que lui. »
Première étape, donc, découvrir que Dieu est UN ; pas question de parler de plusieurs personnes divines ! Plus tard seulement, les croyants apprendront que ce Dieu unique n’est pas pour autant solitaire, il est Trinité. Ce mystère de la vie trinitaire n’a commencé à être deviné que dans la méditation du Nouveau Testament, après la résurrection du Christ. A ce moment-là, quand les Apôtres et les écrivains du Nouveau Testament ont commencé à entrevoir ce mystère, ils se sont mis à scruter les Ecritures et ils ont donc fait ce qu’on appelle une relecture ; et en particulier, ils ont relu les lignes que nous venons d’entendre et qui parlent de la Sagesse de Dieu et ils y ont lu en filigrane la personne du Christ.
Saint Jean, par exemple, écrira : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu… » et vous savez combien cette expression en grec dit une communion très profonde, un dialogue d’amour ininterrompu. Le livre des Proverbes, lui, n’en était pas encore là.
———————–
Complément
Irénée et Théophile d’Antioche ont identifié la Sagesse avec l’Esprit, tandis qu’Origène l’identifiait avec le Fils. C’est cette deuxième interprétation qui a finalement été retenue par la théologie.

PSAUME – 8
4 A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu fixas,
5 qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ?
le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?
6 Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu,
le couronnant de gloire et d’honneur ;
7 tu l’établis sur les oeuvres de tes mains,
tu mets toute chose à ses pieds :
8 les troupeaux de boeufs et de brebis,
et même les bêtes sauvages,
9 les oiseaux du ciel et les poissons de la mer,
tout ce qui va son chemin dans les eaux.

AU SEIN DE L’IMMENSITE DU MONDE
« A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas… » Peut-être sommes-nous dans le cadre d’une célébration de nuit ; hypothèse tout à fait vraisemblable, puisque le prophète Isaïe fait parfois allusion à des célébrations nocturnes, par exemple quand il dit : « Vous chanterez comme la nuit où l’on célèbre la fête, vous aurez le coeur joyeux… » (Is 30,29). Imaginons donc que nous sommes un soir d’été, à Jérusalem, au cours d’un pèlerinage, une célébration à la belle étoile.
Nous n’avons pas lu ce psaume en entier, mais si nous nous reportons à notre Bible, ce qui saute aux yeux dès la lecture de ce psaume, c’est que la première et la dernière phrases sont exactement identiques ! « O SEIGNEUR notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! » Donc pas besoin de chercher plus loin le thème de ce psaume : c’est une hymne à la grandeur de Dieu !
Au passage, d’ailleurs, remarquons que le nom employé pour Dieu ici, c’est une fois de plus le nom de l’Alliance, les fameuses quatre lettres, YHVH, le Nom très Saint qu’on ne prononce jamais : donc, même si le mot Alliance n’est pas employé une seule fois, il est sous-entendu ; c’est le peuple de l’Alliance qui s’exprime ici.
Revenons à cette phrase qui est répétée au début et à la fin : « O SEIGNEUR notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! »  On a donc là une parfaite symétrie… Elle encadre quoi ? Une méditation sur l’homme. Cette construction est très intéressante. A la fois, l’homme est bien au centre de la création, ET en même temps tout, y compris l’homme, est rapporté à Dieu : Lui seul agit et l’homme contemple…Tout est « ouvrage des doigts de Dieu », tout est « oeuvre de tes mains… Tu fixas les étoiles…Tu penses à l’homme, Tu en prends souci, Tu le couronnes de gloire et d’honneur, Tu l’établis sur l’oeuvre de tes mains, Tu mets toute chose à ses pieds ».
La « couronne » de l’homme, c’est le cosmos justement : et ce n’est certainement pas un hasard si le psaume est construit de telle manière que l’énumération des oeuvres créées par Dieu encadrent l’homme, lui faisant comme une couronne. Si on reprend la structure globale de ce psaume, il se présente comme des cercles concentriques : au centre l’homme « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur ; tu l’établis sur l’oeuvre de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds »… Puis un premier cercle, la Création : de part et d’autre des versets concernant l’homme : d’un côté le ciel étoilé, et la lune… de l’autre tous les êtres vivants : troupeaux, bêtes sauvages, oiseaux, poissons… Puis deuxième cercle, la fameuse phrase répétée : l’homme contemple le vrai roi de la Création : « O SEIGNEUR notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre ! »
SPLENDEUR DE DIEU, SPLENDEUR DE L’HOMME
La royauté de Dieu est dite déjà par le mot « grand », un mot du langage de cour qui dit la puissance du roi vainqueur. Elle est dite aussi bien entendu par le mot « splendeur ». Ce roi est vainqueur de l’adversaire, de l’ennemi, sans difficulté apparemment, puisqu’il se contente pour rempart d’un gazouillis de nourrisson ; (la traduction de ce verset est très discutée… nous choisissons ici la traduction liturgique, puisque c’est celle-ci que nous entendons à la Messe et elle est très suggestive) : « Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte ». (Sous-entendu le chant des tout-petits : voilà le rempart que tu opposes à tes ennemis ; cela suffit).
Cette royauté, Dieu ne la garde pas jalousement pour lui : puisqu’il couronne l’homme à son tour. L’homme aussi a droit à un vocabulaire royal : l’homme est « à peine moindre qu’un dieu »… il est « couronné »… toutes choses sont « à ses pieds » : il y a là l’image d’un trône royal : les sujets se prosternent en bas des marches. Pour dire la même chose, le livre de la Genèse avait raconté la création de l’homme comme intervenant en dernier après toutes les autres choses, après tous les autres êtres vivants, pour bien montrer que l’homme était au sommet ; et puis le livre de la Genèse encore avait montré l’homme donnant un nom à toutes les créatures, ce qui est un signe de supériorité, de maîtrise… Dans la Création, la vocation de l’homme est bien d’être le roi de la Création : Au premier couple humain, Dieu avait dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! » (Gn 1,28).
Je reviens sur la phrase : « A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? »  Belle manière de dire la présence de Dieu auprès de l’homme, sa sollicitude.
Evidemment, un tel psaume respire la joie de vivre ! Mais il peut bien arriver dans nos vies des jours où cette présence de Dieu auprès de l’homme sera ressentie comme pesante. C’est ce qui arrive à Job un jour de grande souffrance : il était un grand croyant, un priant et il connaissait ce psaume par coeur, très certainement ; eh bien, un jour, dans son désespoir, il en arrive à regretter d’avoir chanté ce psaume avec tant d’enthousiasme, quand tout allait bien : et il va jusqu’à dire : « Laisse-moi… Quand cesseras-tu de m’épier ?… Espion de l’homme… Qu’est-ce qu’un mortel pour en faire si grand cas, pour fixer sur lui ton attention ? » Ce jour-là, sa foi a bien failli basculer ; et certains d’entre nous, trop éprouvés, connaissent ce vertige ; mais pour eux, comme pour nous tous, comme pour Job, Dieu veille et continue quoi qu’il arrive à « prendre souci de l’homme ».
———————
Complément
La Bible est un livre « heureux » ! Tout ce psaume respire la joie. La joie devant la splendeur de Dieu, et aussi devant la splendeur de l’homme. Ce roi humain de la Création se soumet à son tour à Celui qui en est le vrai Maître : il reconnaît sa petitesse, il reconnaît qu’il doit tout à son Créateur.

DEUXIEME LECTURE – LETTRE DE SAINT PAUL APOTRE AUX ROMAINS   5,1-5
Frères,
1 nous qui sommes devenus justes par la foi,
nous voici en paix avec Dieu
par notre Seigneur Jésus Christ,
2 lui qui nous a donné, par la foi,
l’accès à cette grâce
dans laquelle nous sommes établis ;
et nous mettons notre fierté
dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu.
3 Bien plus, nous mettons notre fierté
dans la détresse elle-même,
puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ;
4 la persévérance produit la vertu éprouvée ;
la vertu éprouvée produit l’espérance ;
5 et l’espérance ne déçoit pas,
puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs
par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

NOUS VOICI EN PAIX AVEC DIEU PAR JESUS-CHRIST
Nous sommes à Rome, au temps de l’empereur Néron, en l’an 57 ou 58 après Jésus-Christ ; comme dans presque toutes les villes du Bassin Méditerranéen, il y a une colonie juive ; on l’évalue à quelques dizaines de milliers de personnes ; et comme partout, certains de ces Juifs ont reconnu en Jésus de Nazareth le Messie promis, d’autres non ; première scission grave parmi les Juifs : désormais il y aura les Juifs et ceux qu’on appelle les Judéo-Chrétiens, chaque clan traitant l’autre d’hérétique ou de déviant. Et puis il y a aussi tous les anciens païens devenus Chrétiens : on les appelle les pagano-Chrétiens ; les relations sont difficiles entre ces Chrétiens d’origine païenne avec toutes les séquelles possibles d’idolâtrie et les Chrétiens d’origine juive, restés parfois très attachés à leurs pratiques religieuses ; nous avons déjà rencontré des traces de ces difficultés dans les lettres de Paul aux Philippiens et aux Galates. Dans toutes les communautés, et particulièrement à Rome, ces conflits se durcissent au fil des années et dans sa lettre aux Romains, Paul se donne pour tâche de ramener la paix.
La communauté chrétienne est donc composée d’anciens Juifs et d’anciens païens. Or la grande question qui se pose, comme dans beaucoup des premières communautés est la suivante : puisque Dieu a choisi le peuple juif pour annoncer le salut au monde, puisque Jésus, le Messie était Juif, ne devrait-on pas demander aux anciens païens de devenir juifs avant de devenir chrétiens ? Concrètement, ne devrait-on pas leur imposer la circoncision et toutes les pratiques juives ?
Le grand argument de Paul : vous, Chrétiens, quel que soit votre passé, vous êtes tous égaux devant le salut ; car c’est le Christ qui vous sauve, et lui seul. Bien sûr, les Juifs n’avaient pas attendu les Chrétiens pour savoir que c’est la foi qui sauve et non les mérites de l’homme. Mais certains Chrétiens d’origine juive revendiquent le privilège d’être l’unique peuple de l’Alliance. Ils sont, eux, les descendants d’Abraham, les païens ne peuvent pas en dire autant. A ceux-ci Paul a répondu au chapitre 4 en faisant remarquer qu’Abraham a été déclaré juste par Dieu bien avant d’être circoncis !  Car Abraham était un païen quand il a entendu l’appel de Dieu et c’est la confiance et elle seule qui l’a inspiré quand il a obéi : Dieu lui a dit « Va pour toi, quitte ton pays, va vers le pays que je te montrerai » … et la suite du texte dit simplement : « Abram partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit » (Gn 12). Et, un peu plus loin, le même livre de la Genèse dit encore : « Abraham eut foi dans le SEIGNEUR et, pour cela, le SEIGNEUR le considéra comme juste » (Gn 15,6). Et Saint Paul, ici, se réfère évidemment à cette histoire exemplaire d’Abraham. Dans ce chapitre 4 de la lettre aux Romains, il cite quatre fois cette phrase de la Genèse ; ce qui veut dire qu’il y a là pour lui un argument de poids. Ailleurs, dans la lettre aux Galates, il le dit expressément : « Puisque Abraham eut foi en Dieu et que cela lui fut compté comme justice, comprenez-le donc, ce sont les croyants qui sont fils d’Abraham » (Gal 3,6). Ce qui revient à dire : Abraham, le croyant, est le père de tous les croyants, qu’ils soient ou non circoncis. Donc pas question de se battre entre Chrétiens sur ce terrain.
L’AMOUR DE DIEU A ETE REPANDU DANS NOS COEURS
Voilà qui explique la première phrase de notre texte d’aujourd’hui : « Dieu a fait de nous des justes par la foi » ; et pour bien faire entendre que le salut est pur don gratuit de Dieu, et que seul l’abandon confiant de la foi nous est demandé, il répète l’expression « par la foi » : « Nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici  en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis. » Et les verbes sont au passé : justifiés, nous le sommes tous depuis la mort et la résurrection du Christ, c’est chose faite. Désormais, nous vivons dans l’intimité de Dieu, ce que Paul appelle « la grâce ».
L’émerveillement de Saint Paul, et de tout croyant, c’est que par pure grâce de Dieu, nous participons à la justice du Christ : par notre foi en lui, et par elle seule, nous sommes réintégrés dans l’Alliance de Dieu, dans la communion trinitaire. Ici, pas plus que dans le livre des Proverbes, nous ne lisons le mot « Trinité »… mais quand Paul parle du « monde de la grâce », c’est bien de cela qu’il est question ; d’ailleurs, on ne peut pas s’empêcher de remarquer que Paul, contemplant le mystère de Dieu, le fait spontanément en termes trinitaires ; en particulier dans ces deux phrases : « Nous voici en paix avec Dieu par Jésus-Christ »… et « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné ».
Cela ne veut pas dire que tout sera toujours facile ! Paul parle de « détresse » que traversent ses lecteurs ; mais la détresse elle-même peut être chemin vers Dieu. « La détresse produit la persévérance ; la persévérance produit la valeur éprouvée ; la valeur éprouvée produit l’espérance… »  L’espérance est une vertu de pauvre : elle est au bout d’un long chemin de dépouillement ; elle est au-delà de nos découragements, de nos acharnements, de nos « quand même », elle naît quand nous sommes complètement remis à la confiance en Dieu, quand nous avons acquis la sérénité parce que notre oeuvre n’est pas la nôtre en réalité, mais la sienne… Car « L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » : au fait, « l’amour DE Dieu » : on pourrait évidemment se demander le sens de la préposition « de » ici : est-ce l’amour que Dieu nous porte ou l’amour que nous portons à Dieu ? Mais c’est une mauvaise question : L’Esprit Saint répand en nos coeurs l’amour même que Dieu porte à l’humanité et, à notre tour, nous devenons capables d’aimer. Et ainsi, peu à peu, nous entrons davantage dans la communion trinitaire dès maintenant. C’est cela que Paul appelle « avoir part à la gloire de Dieu ». « Notre orgueil, c’est d’espérer avoir part à la gloire de Dieu… et l’espérance ne trompe pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné ».
——————
Complément
Il est particulièrement suggestif de lire cette lettre de Paul aux Romains et surtout le verset 5 juste après la fête de la Pentecôte !

EVANGILE DE JESUS CHRIST SELON SAINT JEAN     16, 12 – 15
En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
12 « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,
mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
13 Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,
il vous conduira dans la vérité tout entière.
En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
mais ce qu’il aura entendu, il le dira ;
et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
14 Lui me glorifiera,
car il recevra ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître.
15 Tout ce que possède le Père est à moi ;
voilà pourquoi je vous ai dit :
L’Esprit reçoit ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître. »

L’ESPRIT DE VERITE VOUS CONDUIRA DANS LA VERITE TOUT ENTIERE
Avant de nous aventurer dans ce texte de Saint Jean, il faut plus que jamais nous « habiller le coeur » (comme disait Saint Exupéry) : en cette dernière soirée de sa vie terrestre, Jésus n’emploie pas le mot « Trinité » ; il fait beaucoup plus et beaucoup mieux : il nous introduit dans ce grand mystère, dans l’intimité même de la Trinité. Mais pour percevoir ce mystère d’amour et de communion, il faudrait que nous lui soyons accordés, que nous soyons nous-mêmes feu brûlant d’amour et de communion ; or, nous ressemblons plutôt à du bois trop vert mis au contact du feu : bien difficile de le faire « prendre ».
Ce que Jésus nous dit ici, entre autres choses, c’est que l’Esprit de Dieu, le feu, va venir en nous : il va s’installer au coeur du bois vert. Nous sommes encore dans le contexte du dernier repas de Jésus avec ses disciples, au soir du Jeudi Saint : Jésus fait ses adieux et prépare ses disciples aux événements qui vont suivre. Il révèle le maximum de son mystère, mais il y a des choses qu’ils ne peuvent pas encore comprendre : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter ».
L’histoire de l’humanité, comme toute histoire humaine est celle d’un long cheminement. Comme nous, parents ou éducateurs, accompagnons ceux qui nous sont confiés dans leur éveil progressif, Dieu accompagne l’humanité dans sa longue marche. Tout au long de l’histoire biblique, Dieu s’est révélé progressivement à son peuple : ce n’est que peu à peu que le peuple élu a abandonné ses croyances spontanées pour découvrir toujours un peu mieux le vrai visage de Dieu. Mais ce n’est pas fini : la preuve, c’est la difficulté des propres disciples de Jésus à le reconnaître comme le Messie, tellement il était différent du portrait qu’on s’en était fait d’avance.
Et ce long chemin de découverte de Dieu n’est pas encore terminé, il n’est jamais terminé : il continuera jusqu’à l’accomplissement du projet de Dieu. Tout au long de ce cheminement, l’Esprit de vérité nous accompagne pour nous guider vers la vérité tout entière… La vérité semble bien être l’un des maîtres-mots de ce texte : à en croire ce que nous lisons, la vérité est un but et non pas un acquis : « L’Esprit de vérité vous guidera vers la vérité tout entière »… Cela devrait nous interdire de nous disputer sur des questions de théologie… puisqu’aucun de nous ne peut prétendre posséder la vérité tout entière !
D’autre part, elle n’est pas d’ordre intellectuel, elle n’est pas un savoir ; puisque, dans le même évangile de Jean, Jésus dit « je suis la Vérité ». Alors nous comprenons pourquoi dans le texte d’aujourd’hui, il emploie plusieurs fois le verbe « connaître » : « Ce qui va venir, il vous le fera connaître… il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître ».
INVITES A ENTRER DANS L’INTIMITE MEME DE DIEU
En langage biblique on sait bien que « connaître » désigne une expérience de vie et non pas un savoir. A tel point que ce mot « Connaître », est celui qui est employé pour l’union conjugale. L’expérience de l’amour ne s’explique pas, on peut seulement la vivre et s’en émerveiller.
L’Esprit va habiter en nous, nous pénétrer, nous guider vers le Christ qui est la Vérité… alors, peu à peu, la révélation du mystère de Dieu ne nous sera plus extérieure : nous en aurons la perception intime : là encore, j’entends un écho des promesses des prophètes : « ils me connaîtront tous du plus grand au plus petit ».
Je reviens sur la phrase : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter. » Pourquoi les apôtres n’ont-ils pas « la force de les porter » ? Parce qu’ils n’ont pas encore reçu l’Esprit-Saint, semble-t-il. Cela veut dire que si nous désirons vraiment pénétrer un peu plus dans la connaissance des mystères de Dieu, il nous faut résolument invoquer l’Esprit-Saint.
Dernière remarque : « Ce qui va venir, il vous le fera connaître ». « Ce qui va venir » : n’attendons pas des révélations à la manière des voyants… il s’agit de beaucoup plus grand : c’est le grand projet de Dieu qui se réalise dans l’histoire humaine : ce que Saint Paul appelle « le dessein bienveillant » et qui est, justement, l’entrée de l’humanité tout entière dans la vie intime de la Trinité. « Il reprendra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître » : il n’est pas question, là non plus, de nous placer sur un plan intellectuel : ce ne sont pas les idées de Jésus qu’il va nous faire comprendre. C’est l’expérience même de sa vie qu’il va nous faire revivre à notre tour. Le cheminement même de l’homme-Jésus vécu avec l’Esprit-Saint devient le nôtre.
Les Tentations au désert, c’est l’Esprit d’amour qui lui permet de les surmonter ; c’est encore l’Esprit qui le conduit dans toute sa mission, qui inspire ses paroles et ses actes… qui lui donne l’audace des miracles… jusqu’à la dernière audace de l’abandon total à Gethsémani. C’est cela la vérité tout entière du Christ, celle vers laquelle nous cheminons à travers l’expérience de nos vies. C’est cet Esprit qui nous habite désormais et qui nous donne à notre tour toutes les audaces de la mission. On est loin d’un savoir intellectuel ! C’est à l’expérience même de l’intimité de Dieu que nous sommes invités…
Au fond, quand nous célébrons la Fête de la Trinité, nous ne contemplons pas de loin un mystère impénétrable, nous célébrons déjà la grande fête de la fin des temps : celle de l’entrée de l’humanité dans la Maison de Dieu.